V. Gouvernement de Pologne et son principe
La Pologne est gouvernée souverainement par plus de cent mille gentilshommes , un roi électif et un sénat perpétuel. Le concours de ces trois autorités forme la puissance législative. Cette multitude de gentilshommes s'assemble quelquefois à cheval dans une vaste plaine ; et tous les deux ans ils nomment des députés pour représenter celte assemblée générale de la nation. L'unanimité des suffrages y fut toujours nécessaire pour prendre une rêselulion. Ils disent
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« que leur république est une, et que leur société ne peut être rompue. »
Leur liberté n'a point eu de première époque ; ils étaient libres avant qu'aucune histoire les eût nommés. On trouve sur leurs frontières un ancien fossé qui marquait les limites de Tempire romain, seul monument qui soit resté de leurs an* cétres ; et il était reçu autrefois en Europe, chez toutes les nations qui n'avaient pas été subjuguées par les Romains, « qu'un homme libre ne peut être ni taxé ni gouverné que de son aveu. » Voilà sans doute le principe de la constitutioB polonaise.
Cest donc une erreur de confondre cette constitution, comme on le fait communément , avec le gouvernement féodal établi dans l'occident de FEurope longtemps après la conquête des provinces romaines par les Barbares ; et il importe de réfuter cette erreur, pour se former d'abord une idée nette de cette constitution singulière, et ensuite, pour exposer dans le plus grand jour l'anarchie non moins singulière qu'elle a produite. Il est vrai que la nation polonaise est armée sur ses terres et fortifiée dans ses châteaux, mais sans aueim droit de suzeraineté sur les terres voisines, sans aucun assujétissement d'hommages, de services, ou de redevances envers qui que ce soit; sans aucun autre devoir qu'envers la patrie. Un gentilhomme polonais, domestique d'un autre gentilhomme , se tiendrait offensé qu'on le crût son vassal : il n'est sujet que de la république. Tous sont égaux et se nomment frères : un seul est égal à tous. On sait que le gouvernement féodal s'établit autrefois dans une grande partie de l'Europe, lorsque les dues, les marquis, les gouverneurs de provinces, et tous les possesseurs de bénéflces militaires parvinrent à assurer leurs titres, leurs emplois et leurs possessions à leurs familles. Les premiers érigèrent leurs gouvernements en principautés héré-
ditaires, liées seulement à l'État par une subordination assez incertaine . Les autres se reconnurent vassaux de ceux-là ; et tous, parleurs engagements mutuels, se garantirent réciproquement cette hérédité. Af ais en Pologne , les duchés sous le nom de palatînats, les commandements de châteaux et de villes sous le nom de castellanîes, les bénéfices militaires sous le nom de atarostles ou terres des vieillards, ont continué, depuis un temps immémorial jusqu'à nos jours, d'être donnés seulement à vie. Les tentatives de quelques gentilshommes, qui se crurent autrefois assez puissants pour assurer leurs dignités à leurs familles, contre les droits du corps entier de la noblesse , ont occasionné dans ce royaume beaucoup de troubles et de guerres ; mais cette ambition fut enfin réprimée : la mort de tout possesseur d'un emploi ou d'un bénéfice en a toujours rendu la nomi* nation au roi. Cette seule différence ne permet plus de confondre ces deux gouvernements.
Ceux mêmes des anciens Polonais qui habitaient sur les frontières d'Allemagne, et qui parvinrent, à l'exemple de leurs voisins, à laisser à leurs familles les domaines dont ils ne devaient avoir que la conservation et l'usufruit, tels que les ducs de Poméranie et de quelques autres districts, se séparèrent entièrement de la république ; et dans les temps postérieurs, lorsqu'elle a consenti à recevoir sous sa protection, à titre de fiel^, les duchés héréditaires de Kourlande et de Prusse, c'est un usage étranger qui s'est introduit chez elle^ uniquement dans ces deux cas particuliers^ et même sous la condition expresse que oes terres inféodées quitteraient, à Fextiuction des deux maisons duoales, cette forme de gouvernement, et se soumettraient aux lois générales de la république.
Ce n'est donc point le gouvernement féodal qui subsiste en Pologne, mais un gouvernement plus ancien, celui des
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Francs, des Celtes, des Goths, de presque tous les peuples sortis des forêts du Nord et de la Germanie, celui qui a précédé la féodalité, et d'où cUe a pris naissance parmi nou» et diez presse toutes les nations de T Europe. Quelques in-* dices rendent même très-vraisemblable que l'unanimité fui non moins nécessaire chez ces anciens peuples, qu'elle Va toujours été parmi les Polonais ; et malgré les raalheuni dont nous entreprenons le récit, il y a encore quelque pla^ sir à considérer par quel respect des coutumes antiques, par quel sentiment profond et durable de Fégalité primitive entre tous les citoyens^ s'est maintenu depuis plus de milte ans ce gouvernement des premiers Européens, dans un paya où se sont introduits successivement une religion plus sainte, une civilisation plus perfectionnée, des mœurs plus polie», et des relations plus étendues et plus dangereuses avec les nations voisines.