‹ Révolutions de Pologne (volume 2)Chapitre 24 sur 154 · XI. Histoire des dissidents · texte numérisé non relu

XI. Histoire des dissidents

Les Polonais avaient d'abord adopté toutes ces lois d'infamie , d'exil , de peine de mort , par lesquelles l'Église romaine prévient ou proscrit toute opinion nouvelle. Mais ni la sévérité de ces lois , ni le crédit des évéques , premiers sénateurs du royaume^ n'avaient pu l'emporter sur la liberté naturelle ; et ce pays que nous avons vu dévaster de nos jours, sous le prétexte de la religion, est le premier État en Europe qui. ait donné l'exemple de la tolérance. Les mosquées s'y élevèrent entre les églises et les synagogues. La république n'eut point de sujets plus fidèles que les Tatars maliométans établis sous sa protection; et des juifs firent valoir toutes les terres de cette noblesse plus adonnée aux factions qu'à l'économie. La Pologne, à qui sa constitution ne permit jamais d'être conquérante , ne dut même qu'à cette tolérance son agrandissement et l'adjonction de tous les pays voisins. La Russie Rouge n'en devint une province que sous la condition expresse de conserver le christianisme qu'elle avait reçu de Constantinople. Léopol , capitale de cette province , a toujours été le siège de trois évêques , un grec , un arménien et un latin ; et on ne s'informait jamais dans laquelle des trois cathédrales tout homme qui consentait à vivre sujet et sans entrer en partage des fonctions de la souveraineté allait recevoir la communion. La Lithuanie encore païenne quand elle reçut librement la civilisation et les lois des Polonais, ne tarda pas à se convertir au christianisme ; mais elle conserva longtemps une partie de ses anciennes superstitions , et on continua dans chaque maison d'y nourrir un serpent comme un génie tutélaire.

Enfin quand fa Réforme dédiira tant d^États, fa Pologne , sans proscrire Taneienne religion , reçut dans son sein les deux sectes nouvelles, et par là elle parvint à détruire deux ordres de chevalerie qui entretenaient jusque dans ses provinces une milice étrangère et souveraine. Les grands-* maîtres de ces deux ordres, après avoir embrassé la religion réformée , se dépouillèrent de leurs croix et des bulles du pape entre les mains d'un sénateur pçlonais.

Cependant la tolérance ne consistait encoFe que dans les privilèges particuliers , qui , en dérogeant aux anciennes lois , conservaient^ à chaque province sa propre religion. Mais, en 1573, quand la Pologne donna une nouvelle sanction à son gouvernement , la tolérance fut érigée en loi gé>nérale et positive. Tous les gentilshommes s'avouant entre eux qu'ils pensaient différemment au sujet de la religion , se comprenant tous , et même les catholiques, sous te nom commun de dissidents, inter nos dissidentes de reiigione, se promirent mutuellement , tant pour eux que pour leurs successeurs à perpétuité, de ne jamais faire la guerre pour la diversité de religion , et se jurèrent que la croyance ne mettrait jamais aucune distinction entre les droits des citoyens. Henri de Valois , célèbre par ses victoires sur les calvinistes de France , fut pourtant élu roi par cette même diète ; mais les ambassadeurs qui vinrent lui présenter cette couronne apportèrent en France la tolérance et la paix ; et ce prince, teint du sang de ses concitoyens , vint jurer en Pologne , sur les autels de l'Église romaine, de n'être plus persécuteur. Sous le règne suivant, un nouvel avantage fut dû à la même politique. Les Kosaks de l'Ukraine , noms qui signifient les pirates de la frontière , paysans échappés à l'esclavage des pays voisins , et d'abord réfugiés dans les rochers, au milieu des cataractes du Borysthéne, avaient ensuite formé sur les deux rives de ce fleuve une nation nou-

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yelle. Ils s'étaient enhardis à courir la mer Koirc dans des Crones d'arbres creusés. Ils s'étaient enrichis par le pillage des côtes de TAsie, et, s'aocroissant toujours en nombre, ils avaient trouvé quelque protection en Pologne , où d'abord . on se servit d'eux pour réprimer les incursions des ïatars. lis ne tardèrent pas à mériter par leur courage d'être formés en milice réglée ; et on laissa ces pirates se croire de la religion grecque. Ces nouveaux sujets joignirent à l'excellente cavalerie composée de la noblesse polonaise , une milice non moins courageuse; réunion qui n'existait alors cheE aucune autre nation de l'Europe.

Aussi , dans l'ancienne histoire de la république , ce temps est-il son plus bel âge. La liberté parvenue à son plus haut période , si on peut parler ainsi d'une liberté qui n'est pas fondée sur de sages lois , allait décliner rapidement vers lanarchie ; mais les abus naissants n'avaient encore donné aux âmes que plus d'élévation et de force. Au milieu de l'Europe agitée , la république était florissante et tranquille , pleine de grands hommes d'État et de. grands courages , pacifique à la lois et guerrière. Elle opposa une barrière insurmontable aux premières incursions des Moskovites , dont les armées , dès ce temps-là , avaient effrayé l'Europe.

Ce ne sont point les lois qui gouvernent les hommes : c'est l'esprit public, et dans l'espace de peu d'années il changea entièrement parmi les Polonais. Les tentatives réitérées des papes pour réunir les chrétiens du monde entier sous leur domination, ces projets d'accord entre toutes les sectes , travail de plusieurs siècles, et tenté dans tous les pays, eurent enfin quelques succès, en Pologne. Six évêques de la religion grecque crurent qu'ils pouvaient , eii conservant les anciennes cérémonies de leur Église, rendre obéissance au pape. Ui) petit nombre de gentilshommes qui

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suivaient encore le même rite saisirent avec joie, pour se réunir à leurs concitoyens, un moyen que l'exemple de leurs évêques avait rendu légitime ; maïs les curés , à qui cette religion ordonne d'unir le mariage au sacerdoce , ne voulurent point renoncer au plus doux des sacrements. Ils ne cédèrent point à Tex.emple de leurs évêques, qui, toujours choisis dans le cloître , n'avaient point à faire un si grand sacrifice. Les paysans d'une grande partie de la Lithuanie et des anciennes provinces russes suivirent obstinément la doctrine de leurs pasteurs. Rome céda , il est vrai , sur ce point, et permit aux prêtres grecs le mariage ordonné par leur Église. Mais les peuples Ibelliqueux de l'Ukraine étaient déjà prêts à se soulever. On avait voulu que ces pirates reconnussent la puissance du pape ; et quand on leur eut apporté le calendrier grégorien , voyant compter les jours d'une manière nouvelle, ils crurent leur religion entièrement détruite. Des ntécoittentements politiques se joigncûent à ce fanatisme. Ou cherchait vainement une forme de gouvernement qui pât maintenir une juste alliance entre une noblesse souveraine et des paysans libres^ Les Kosaks, vaincus après le plus terrible soulèvement, se donnèrent aux Moskovites, croyant trouver plus de sâreté chez une nation qui professait la même religion qu'eux : et , ce qui devint non moins funeste, les autres paysans des provinces limitrophes,, également attachés à la religion grecque, s'enhardirent par l'exemple des KosaKs, par leurs exhortations , par les insi-» nuations des Moskovites , à persévérer dans leur ancienne croyance, ouvertement protégée par une puissance voisine^ Aujourd'hui encore ils y demeurent fidèles , et semblent toujours épier les occasions de se donner à cette puissance „ ou du moins de prendre les armes en sa faveur.

Dans le même temps les sectes luthériennes et calvinistes étaient devenues non moins odieuses ; et si nous examinons,

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oomtnent cette loi de la tolérance , récemment établie par la nation elle-même , se trouvait en si peu d'années totalement contraire à Te^prit général, nous avouerons que cette fatalité qui entre dans tous les événements humains n*a peut-être jamais mieux fait sentir son influence. Unsi grand changement prit son origine dans un fait étranger a la religion.

Pendant les premières incursions des Moskovites, la pro- , vince de Livonie^ abandonnée par les chevaliers livoniens, qui désespérèrent de la défendre , s était divisée pour le choix de ses nouveaux maîtres. Les chevaliers , s'attachant dans leur malheur à un gouvernement conforme à leurs principes, avaient demandé la protection de la noblesse polonaise, et cédé à la république tous leurs droits de souveraineté. Les villes avaient préféré la domination suédoise , qui favorisait également tous les ordres des citoyens ; et cette province, après la retraite des Moskovites , demeurait ainsi partagée. La Pologne , toujours pacifique , crut prévenir la nécessité d'entreprendre une conquête, en choisissant pour roi un jeune prince suédois déjà destiné au trône de Suède, et qui promit, en faveur de son élection, de restituer à la république toutes les villes de Livonie. Une conduite si modérée devint la source des plus grands malheurs. Ce prince, attachée à la religion romaine, que les Suédois avaient proscrite , fut chassé de sa patrie. La gloire d'obtenir une couronne élective lui fit perdre une couronne héréditaire. Cet événement suscita de longues guerres entre les deux nations. Ainsi cette république, qui ne se permet au> cune ambition et qui avait établi la tolérance comme une loi fondamentale , était forcée par la fortune de manquer à l'esprit de sa constitution , d'entreprendre une conquête, et de soutenir à la fois sur toutes ses frontières des guerres ppiniâtres dont la religion était le principe. Elles durèrent

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pendant trois règnes, le trône étant successivement occupé par les descendants de ce même prince. Les calamités qui en furent les suites Grent regarder avec moins de faveur les opinions religieuses , qu'on accusait de les avoir suscitées. Les rois, maîtres de toutes les grâces, et dont aucune convention ne gênait le choix, les accordaient diflGcilement à des sectes qui leur étaient personnellement odieuses. D'ailleurs en établissant, dans Tannée 1573, la loi de la tolérance, on avait laissé subsister tous les anciens établissements qui dérogeaient nécessairement à cette loi. Richesses, juridictions, dignités, lies prêtres catholiques avaient tout conservé. Les léformés , au contraire, n'avaient rien stipulé en faveur de leur clergé : Hs n'avaient placé dans le sénat aucun évéque luthérien ; ainsi cette foule de jeunes gens que Tambition ou Tavariee destine au sacerdoce, n'avait de vocation que pour le clergé romain. Dans le même temps un ordre de religieux, voué par son institution aux seuls intérêts de rÉglise romaine, le$ jésuites, s'était emparé, par la faveur des grands, de toute l'éducation de la jeune noblesse.

L'instruction se joignait donc a la cupidité, et de toutes parts on abandonnait sans scrupule des sectes en disgrâce à la cour, et qui ne promettaient à leurs partisans les plus zélés , ni rangs , ni honneurs , ni crédit. Elles ne se conservaient que parmi la bourgeoisie des grandes villes de Prusse, et parmi quelques nobles plus attachés à leurs opinions qu'à leur fortune. La loi de la tolérance , toujours inscrite dans les conditions imposées au roi , était renouvelée à chaque règne ; mais avec un tel changement dans l'opinion publique , que le nom de dissidents n'exprimait plus , comme autrefois , tous les ordres de l'État pensant entre eux différemment sur la religion , mais seulement ceux qui s'étaient séparés de l'Église romaine. Le serment du roi, conçu dans

les mêmes termes , n'avait plus le même sens , de conserver

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la paix entre les dissidents, mais avec les dissidents. Ce n'était plus qu'un nom de sectes tolérées; et l'esprit général de la nation dans toutes les provinces , tendait perpétuellement à destituer les réformés de toutes les fonctions souveraines.

XIÏ. Histoire du liberumvetoS

Une pareille dissension , dans une république si incapable de gouverner les abus , devait être le germe des plus cruelles calamités ; et dès les premiers temps où ce levain de la superstition et du fanatisme commença de fermenter et de se mêler à tous les autres vices déjà introduits dans cette constitution, ils se compliquèrent les uns par les autres^ et se rendirent mutuellement irrémédiables. Ce fut donc alors que du sein de ces assemblées nouvelles , composées de députés de toutes les provinces, sortit enfm cette anarchie singulière qui, sous le prétexte de rendre la constitution inébranlable , a détruit en Pologne tout le pouvoir souverain , sans laisser ni à aucun corps , ni à aucun citoyen l'espérance de parvenir un jour à l'usurper. Le droit de s'opposer seul aux résolutions générales, toujours avoué, toujours reconnu, y fut longtemps sans exemple^et quelque temps encore sans excès. Les mœurs antiques servaient de contre-poids à cette dangereuse loi de l'unanimité. IMais aussitôt que les m'œurs se perdent et que la vertu dégénère, tous les défauts d'un gouvernement paraissent au grand jour, parce que la corruption et l'intrigue savent bientôt les employer comme des moyens. Quand l'extinction de la maison régnante eut laissé monter sur le trône des rois moins considérés ; quand la simple noblesse, devenue plus entreprenante, se fut rendue maîtresse des tribunaux , eut

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