XIX. Bègne de Pierre
Tel fut rétat où Pierre trouva sa nation; déjà corrompue avant que d'avoir été policée, encore ambitieuse après avoir été oubliée, et dans un progrès toujours soutenu d^agrandis* sèment et de puissance : vérités importantes et qui paraissent avoir échappé à tous les historiens. La fortune avait soumis à cette nation deux peuples qui valaient mieux qu'elle , les Tatars en Asie , vaincus par les armes à feu, et < les Kosaks en Europe, qui s'étaient joints à elle pour défendre leur religion. Ceux-là avaient au milieu de leur barbarie cette bonté naturelle aux hommes qui n'ont point été dépravés. Les autres , qui n'étaient d^abord qu'un mélange de toutes les nations rassemblées par la piraterie dans les îles du B6rysthène , disciplinés ensuite par un roi de Pologne , s'étaient formés en corps de peuple , et après s'être soulevés contre les Polonais pour la défense de leur religion et de leurs privilèges , ils s'étaient illustrés par des prodiges de valeur, et se trouvaient alors dignes de recevoir des lois. Peut-être que Pierre P*", au lieu de détruire le nouvel esprit que la liberté et la gloire avaient fait naître chez les Kosaks , au lieu d'écraser les Tatars , de les dépouiller du reste de leurs privilèges et de laisser les Russes, la seule nation, ou du moins la nation dominante, aurait dû chercher à réunir et à mêler ses sujets par des lois com* munes. Mais la manière dont il conçut le dessein de civiliser son empire ne servit qu'à l'éloigner de cette idée.
Les derniers aventuriers étaient alors les seuls étrangers qui courussent en foule en Russie pour y servir dans le mépris. Quelques-uns de c:s aventi^riers devinrent ses favoris. Cet homme extraordinaire écouta leurs récits , et il
eut honte de son peuple. II voyagea inconnu chez les nations européennes , non pour étudier les hommes et former ensuite un plan de législation convenable à ses sujets , mais pour apprendre tous les arts et les rapporter dans son pays. Il revint environné de géomètres, de peintres, de pilotes , et , devenu lui-même un bon constructeur de navires , il fit des ordonnances de marine, de commerce et de service militaire; mais il ne fît aucune loi sur les mœurs, sur la justice, sur les propriétés , sur les droits de Thumanité. Occupé de régénérer entièrement une nation nomr breuse , il n'établit aucune règle sur l'éducation , et il força seulement une partie de la jeune noblesse russe à voyager en Europe. Son unique but était que son .pays ressemblât à tous ceux qu'il avait vus. Il poussa cette manie au point d'y faire apporter des milliers de ces moineaux voraces , dont nous payons la destruction dans quelques-unes de nos provinces; et il voulut, malgré la rigueur du climat/ en peupler les bois des environs de Pétersbourg. Ces petitesses, indignes d'un tel homme , n'empêchèrent pas, il est vrai , qu'il ne conçût son projet avec grandeur. Il profita d'une manière admirable de tous les singuliers avantages de sa position géographique. Il creusa des ports , construisit des flottes, bâtit des \illes, conquit des provinces. Il éleva son empire à un si haut degré de réputation et de puissance , que tous les souverains allaient désormais le solliciter de prendre part à leurs alliances et à leurs guerres. Une foule d'étrangers remarquables par leur génie furent employés dans toutes les parties de l'administration ; et les Russes s'opposant à tous ses desseins, il développa, pour les dompter, la force étonnante de sou âme et de son caractère. Mais il ignora tous les moyens habiles dont les anciens législateurs se sont servis. La violence fut le seul qu'il employa ; il se Ot le bourreau de ses sujets , pour les civiliser.
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11 avait commencé par abolir le patriarcliat, cette dignité nouvelle qui faisait ombre à son pouvoir ; et Tayant réunie sans peine à son autorité , le clergé retomba aussitôt dans son néant. 11 cassa toute cette milice russe devenue séditieuse; et voulant établir dans son pays les mœurs étrangères , il n'y régna que sous la garde des étrangers , environné dans son palais de soldats allemands , sans cesse la hache à la main , ou te bâton levé pour châtier ses plus chers favoris. En leur nommant tous les pays successivement illustrés par les sciences, « Notre tour est venu , leur disait-il^ si vous voulez seconder mes desseins, et joindre Vétude à Vobéissançe, » Comme si , en quelque Heu du monde , les arts étaient nçs de Tobéissance ! comme si , dans les pays quil leur nommait , la liberté seule n'eût pas éclairé les esprits ! Avec des travaux incroyables, il faisait deux choses contradictoires, Son génie voulait élever son peuple^ et sa rigueur Técrasait. « Cétait, suivant une expression du roi de Prusse Frédéric H , c'était de Ceauforte qui rongeait du fer, » Les Russes, fidèles à leurs anciennes mœurs , en se révoltant contre tant d'innovations , recevaient toujours avec respect l'ordre de mourir, et se rangeaient sur les échafauds avec la même docilité qu'ils auraient eue dans un exercice militaire. Le tzar travaillait hii-méme à dissiper cette antique servitude religieuse ; son autorité se changeait en un violent despotisme militaire , et ce peuple gémissant sous la plus dure oppression, ne regretlait qu'un autre genre d'esclavage.
Ce n'était pas assez pour Pierre I®*" de civiliser sa nation , de lui enseigner tous les arts, d'y faire naître les agréments delà société, de chercher à faire passer par son empire le commerce de toute la terre. Tant de changements qui annonçaient en lui une vaste ambition servaient encore à Taugmenter. Ils ne furent jamais à ses yeux que des moyens
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préparés pour reculer de toutes parts ses imnienses frontières, et se mêler avec un crédit dominant, dans les affaires de l'Asie et de Tlilurope. Mais quand il commença de régner, la Pologne, à Tombre des victoires encore récentes de Sobieski, respectée au milieu des désordres qui achevaient de la détruire, et la Suède, sous Tadministration rigoureuse de Charles XI , continuant de dominer dans le Nord, ne lui laissaient aucune espérance de s'agrandir vers nos climats. Tout passage de ce côté paraissait fermé à son ambition ; elle cherdiait à se frayer d'autres routes et menaçait d'autres contrées. Ceux qui , pendant sa minorité , avaient tenu les rênes de l'État, s'étaient engagés dans une ligue formidable qui attaquait de toutes parts l'empire ottoman. Pierre, aussitôt qu'il gouverna par lui-même, suivit cette même politique, et, profitant de conjonctures si heureuses, il étendit sa domination jusqu'au rivage de la mer Noire, conquit une ville et un port sur cette mer, y établit une navigation militaire et commerçante, qui pût enrichir les provinces noéri* dionales de la Moskovie, servir peut-être à de plus grands • desseins contre les Ottomans, et du moins favoriser dans ces contrées asiatiques la fondation d'une nouvelle capitale qu'il voulait donner à son empire.
Mais au moment où cette ligue se sépara, et où les Turks obtinrent la paix de tous leurs ennemis , de grands changements étaient arrivés vers les frontières occidentales de la Russie. L'extrême jeunesse de Charles XII, et l'usurpation du trône de Pologne par Auguste II, ouvrirent en quelque sorte aux événements le cours qu'ils ont suivi depuis ce temps-là. Le premier objet qui s'offrit aux regards de Pierre fut cette côte de la mer Baltique autrefois inutilement envahie par ses prédécesseurs. Dès lors il médita de rejoindre la Moskovie à l'Europe par une nouvelle ville sur cette mer. Mais il fallait arracher ces provinces des mains des Suédois,
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redoutés par leurs talents militaires ; et Pierre n'osant les atquer seul avec ses Moskovites encore indisciplinés, promii de partager cette conquête avec Auguste II, qui cherchait à engager les Polonais dans une guerre, et qui lui proposa son secours pour cette entreprise. Ces deux princes ambi-» tieux s'unirent, Tun dans le dessein de civiliser sa luition^ Tautre avec le projet de subjuguer la sienne.