‹ Révolutions de Pologne (volume 2)Chapitre 6 sur 154 · XXXIJ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXIJ INTRODUCTION

Mais un étrange fatalité semblait s'attacher à Rulhière, avocat d'une noble cause que Ton pouvait alors considérer comme perdue; on eût dit que le sort de la Pologne martyre rejaillit sur son historien^ sans vouloir le quitter même après sa mort. Comme la Pologne elle-même, son histoire a été démembrée, lacérée, ^esque anéantie; même entre les mains de ceux qui avaient le plus grand intérêt à la conserver, elle n'a pas échappé à la spoliation, cette fille exécrable de Tenvie^le vice capital et le premier crime de l'homme. Quelques-uns prétendent que Rulhière est mort du poison^ parce que, disent-ils, dans un entretien qu'il eut avec Mirabeau, il avait refusé d'être le panégyriste de la révolution. Et pourtant, sa mort seule Ta peut-être empêché de rejoindre son frère à la Force, et de finir ses jours en prison ; ce qui serait arrivé sans aucun doute, si la plupart de ses écrits n'avaient été livrés au feu par sa famille. On a été jusqu'à lui contester la paternité de son œuvre, pour en faire honneur à je ne sais quel J.-A. Maubert, ex-capucin, avanturier et littérateur anonyme, dont les écrits et les capucinades sont aujourd'hui généralement ignorés. Ginguené eut toutes les peines du monde à faireraison.de ce mensonge, en démontrant que Maubert, mort en 1767, ne pouvait avoir connu la confédération de Bar, qui n'éclata que l'année

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suivante. Enfin, ses prétendus amis le repoussent du concours de 1810, et proclament son œuvre un pamphlet! Quel enchaînement de malheurs sur un seul homme et sur une seule nation ! Quel triomphe pour leurs adversaires! Quel abandon de la part de leurs alliés! Mais aujourd'hui, le temps de la réparation pour Tun et pour l'autre est venu. Les raisons qui ont fait enlever ou condamner certaines parties du livre n'existent plus. Que le duc de Choiseul ait eu des rapports suivis avec les confédérés, qu'il ait prêté la main à la déchéance de Stanislas-Auguste, cela ne peut plus blesser ni compromettre personne au monde ; et si l'Académie voulait écouter notre voix, elle prendrait une initiative digne d'elle, en revenant sur l'injuste décision que de maladroits conseillers lui ont dictée en 1810 : elle achèverait Tceuvre d'un de ses membres les plus illustres, en la couronnant.

On a vu que le plus grand reproche adressé à Rulhière était une rigueur excessive à l'égard de la Russie et une franche partialité en faveur de la Pologne. Mais ce reproche est-il bien sérieux pour le témoin oculaire de ce que les Russes appellent leur révolution de 1762? pour l'historien de la confédération de Bar, aux prises avec Catherine II, que ses sujets eux-mêmes nommaient la païenne {paganiça)^ Certes, une telle partia-

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lité ne peut être que d'un cœur honnête, d'un esprit juste et droit. lien est de même pour ses opinions sur certaines parties profondément dégénérées de notre nation, à l'époque qu'il décrit, la cour et la haute noblesse attachée à la cour. En désapprouvant la conduite du grand-chancelier de Lithuanie et du palatin de Russie, il n'était guidé par aucune animpsité personnelle, comme on le voit dans ses entretiens avec le prince Adam, leur fils et leur neveu (tome I, p. 246; tome II, p 10). Bien au contraire, il leur fait trop d'honneur en leur prêtant des intentions généreuses à l'égard de leur pays. Quece n'étaient nullement des hommes de génie, encore moins des patriotes ; on s'en convaincra par la Note générale ci-jointe. Ces deux orgueilleux prétendants, « qui voulaient faire servir les. vices de leurs concitoyens et les forces de leurs ennemis naturels à reformer la constitution de leur pays, » ont fait plus de mal à laPologne que n'auraient fait de bien leurs réformes, quand même elles auraient eu la chance d'être adoptées. Législateurs sans vocation, citoyens sans probité, politiques sans lumières, ils se sont aperçus, mais trop tard, qu'ils avaient fait fausse route; qu'ils avaieni attiré sur la Pologne des malheurs sans remède, sans aucun profit pour leur ambition. Ils ont voulu jouer la Russie, et il ont été joués par elle.

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Ce n'était pas leur neveu, c'est Catherine en personne, deux fois parjure et deux fois parricide, qu'ils ont fait monter sur le trône des Jaghellons, que ces conspirateurs princiers se réservaient pour eux-mêmes. Tel est le jugement sévère que l'histoire portera sur la dangereuse tentative de ces deux hommes, et que la réussite même ne rendait pas moins criminelle. La détestable doctrine des faits accomplis reçoit dans notre histoire un perpétuel démenti. S'il est vrai qu'ailleurs la fin justifie les moyens, ici les mauvais moyens ont toujours produit des résultats analogues.

Ferrand les apprécie avec une égalejustice dans son Introduction y et disculpe Rulhière de ce reproche d'aigreur envers la Russie, que ses amis lui avaientadressé après l'audition de son œuvre. V Histoire de Ferrand, suite de celle de Rulhière, et que nousnousproposons de publier après celle-ci, est loin d'être un ouvrage sans mérite. Construite sur le même plan, avec les mêmes matériaux, presque de là même étendue, et conduisant le récit des événements jusqu'en 1796, elle offre cependant des différences notables avec la précédente. A part le point de vue particulier du ministre d'État des Bourbons ^et tout homme qui pense aie droit d'avoir le sien), il cherche à égaler par la précision, par le soin'd'étayer chaque fait sur des pièces officielles, son modèle, dont il ne peut at-

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teindre le sentiment profond de son sujet et la perfection littéraire. Chroniqueur exact et scrupuleux, il réunit, dans un vaste répertoire decorrespondances et de documents authentiques, tout ce qu'il faut pour s'éclairer sur Tépoque et les hommes que Ton veut connaître; en laissant au lecteur lui-même l'induction générale qu'il lui convient d'en tirer. Cette manière d'écrire a aussi ses avantages. On y voit l'effort continuel de tout dire, tout expliquer, jusqu'aux sourires des hommes politiques, j usqu'à leurs confidences à leurs maltresses, souvent plus fidèles à leur pensée que leurs dépêches diplomatiques. C'est plutôt une série de mémoires très-bien renseignés, qu'un livre d'histoire contemporaine. Le premier ouvrage semble conçu d'un seul jet, par un guerrier s'identifiant de cœur et d'esprit avec les luttes qu'il représente et les passions qui les animent, comme l'auraient fait Choisy, Kellerman, Vioménil, et tous ces braves volontaires qui servaient en même temps la Pologne et la France dans les rangs des confédérés; le second est rédigé par un diplomate expert, un affidé de Frédéric, de Kaunitz, de Catherine, et qui aurait eu l'art de dérober à chacun d'eux les arcanes les plus profonds de leurs cabinets. L'un est philosophe comme Mably et Rousseau, accordant sans cesse son attachement à l'ancienne royauté avec les

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idées modernes dont il est déjà pénétré, presque révolutionnaire, moins le fait même de la révolution^ comme on le voit dans son examen de la question de Tinterrègne, où il conclut à la réunion impossible du roi et des confédérés; l'autre est légitimiste outré, comme on Tétait en 1813, exécrant et maudissant les principes nouveaux, qu^il gratifie, dans son Avertissement, du nom de c( poisons démagogiques, » et Napoléon I'% qu'il appelle sans façon : c( le Tamerlan de nos jours ; » homme de cœur toutefois, et voulant le bien dans sa patrie et dans la n6tre, comme il l'entendait. Et pourtant, voyez! ces deux hommes partis de deux points si divers, des deux pôles opposés du monde moral, ces deux hommes qui peut-être se seraient rencontrés Tépée à la main, s'ils avaient vécu dans la même génération, sont constamment d'accord pour tout ce qui concerne la Pologne, et font presque le même ouvrage 1 Ennemis acharnés sur tout le reste, ils sont unanimes pour flétrir et réprouver le crime du partage, auquel ils attribuent tous les désordres et les souffrances de notre époque. Tous deux admirent les confédérés jusque dans leur défaite, méprisent Stanislas -Auguste jusque sur le trône, condamnent les chefs du parti russe, et la Russie elle-même, jusque dans sa victoire ! Telle est la force de la vérité sur deux âmes, en-

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traînées dans deux camps contraires par la force des événements, mais franches et loyales, ayant en toutes choses la volonté de servir la meilleure des causes !

L'impression finale qui résulte de ces deux livres est une grande leçon de sagesse et d'équité donnée à tous les peuples; c'est cette vérité, vieille comme le monde et toujours méconnue, que les seules alliances utiles et durables sont celles qui sont fondées sur la conformité des principes, sur les intérêts réels de la civilisation : et non celles que font surgir les circonstances et les besoins du moment, éphémères et périssables comme elles, ou pis encore, les faux calculs et les illusions dynastiques, ail ne faut s'allier qu'avec les forts », a-t-on dit avec raison ; or, les rois absolus ne le sont jamais. En un mol, les seules dignes de notre époque , où la justice , c'est-à-dire le bien du plus grand nombre commence à devenir la loi des nations, sont les alliances de peuple à peuple, et non les alliances de souverains à souverains. Rien de pareil entre la Pologne et la Russie. C'est encore aujourd'hui, depuis tout un siècle, et ce sera toujours, tant qu'ils seront forcés d'être ensemble, le peuple martyr et le peuple bourreau. L'un, ce fut jadis la liberté poussée jusqu'à son abus, le liberumvelo; l'autre, c'est la tyrannie poussée jusqu'à son idéal, le tzarisme.

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L'histoire de l'un devait être un apostolat^ l'histoire de l'autre, un massacre. Entre ces deux extrêmes, point d'alliance possible; c'est une chaîne rivée aux deux bouts, et qui asservit en même temps la victime et le geôlier. Un compromis quelconque, même sur les bases en apparence les plus libérales , ne changerait rien à leur destinée ; on ne peut espérer d'obtenir pour eux quelque soulagement , quelque progrès , qu'en les rendant indépendants Tun de l'autre; et cette vérité, les Russes en sont convaincus aussi bien que nous-mêmes : le plus grand bien qu'on puisse leur faire à tous deux, c'est de les séparer pour jamais.

La Pologne pouvait-elle être préservée du partage avec l'homme qui personnifiait en lui cette triste alliance, avec Stanislas Poniatowski sur le trône, et les chefs du parti russe, ses deux oncles, pour conseillers ? Assurément non. Malgré ce débordement d'héroïsme qui se produisait à chaque nouvelle explosion, en 1768, en 1791 et 1794; malgré ces beaux caractères tracés par Rulhière , et qui semblent appartenir aux temps antiques; malgré l'appui de la France, qui croyait lui assurer le triomphe en lui envoyant, comme en 1830, une vingtaine de volontaires, elle devait finir par succomber. La date véritable du partagede laPologne est celle de l'avènement de Poniatowski, le roi de

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par Catherine 11 et Repnin. Que pouvait faire une nation ayant pour chef suprême un fourbe sans âme, le descendant d'une courtisane juive, Tamant disgracié de la tzarine, devenu son agent subalterne en Pologne , et l'espion de son ambassadeur? Pour son malheur et pour le nôtre, tous ces traits honteux lui appartiennent. Au-dessous de Jean-Kasimir, le roi jésuite, qui, se sentant incapable de régner, eut au moins la force d'abdiquer; au-dessous de Louis XV, qu'il cherchée imiter dans ses airs de tête, son costume et ses folles orgies , il n'a qu'une seule passion, qu'il tient sans doute de sa mère, la passion de régner à tout prix, même au prix de la moitié de son royaume. Imposé de force par la Russie, il ne se soutient que par elle. Sa mémoire est toute remplie de vers saugrenus des poëtes français les plus licencieux, qu'il se plaît à citer à tout propos, même au milieu des plus graves entretiens. Les larmes ne lui coûtent rien ; il les répand dans toute occasion, et c' est-là sa seule éloquence. C'est un soldat qu'il fallait sur le trône, un Sobieski, un Batory, un Vladislas IV au besoin, et non un coureur d'aventures, un compagnon du débauché Williams, un a mauvais comédien o , comme avait dit Orloff , un de ses rivaux dans les bonnes grâces de Catherine. Choiseul voyait juste dans les affaires de Pologne, lorsqu'il propo-

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sait SOUS main Tinterrègne au cabinet de Vienne ; il fallait^ avant d'entreprendre aucune réforme, de songer à aucune amélioration, commencer par le détrôner. La confédération étant désormais perdue pour avoir -épargné ce roi de théâtre, la Pologne est perdue avec elle. Devenu l'esclave de Repnin, qu'il craint et qu'il déteste, il continue de régner ou plutôt d'obéir, en se débattant sous les serres de ce vautour tatare, qui finit par l'étouffer. Lui de moins, la Pologne est sauvée. La nation n'ose pas prononcer sa déchéance; elle le garde comme un fléau qui doit la tuer, et elle périt victime de sa longanimité.

Destinée bizarre que celle de cet homme, surnommé StanislaS'Augustule par ses courtisans , qui n'apparaît sur un trône usurpé que pour le livrer aux ennemis de son pays, et de son contemporain sur le trône de France, issu d'une dynastie de dix siècles, et qui devait être aussi le dernier ! L'un trahit sa patrie avant même d'être roi ; déshonore son règne par toutes les bassesses, toutes les perfidies; rêve un mariage avec Catherine, pour réunir sur sa tête les deux couronnes, ne réussit qu'à perdre la sienne; et puis, va lâchement terminer sa vie aux pieds de sa maltresse, qui lui jette une aumône pour dernier outrage : mais la Pologne meurt, en s'immolant elle-même à sa

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fidélité. L'autre apporte sur le trône toutes les vertus qui devaient consolider le bonheur de son peuple, perpétuer sa dynastie ; s'allie à une princesse digne de lui ; donne le premier essor aux idées modernes, et meurt sur un échafaud, en expiant les fautes de ses ancêtres : mais la France survit, et se relève bientôt plus grande que jamais. Faibles et chancelants tous les deux, incapables de tenir tête aux orages qu'ils ont évoqués, devant nécessairement ne laisser après eux que l'invasion étrangère ou la déchéance, ils entraînent dans Tablme, l'un sa rfation, l'autre sa couronne; mais nous savons aujourd'hui que les nations ne meurent pas.

C'est que la Pologne républicaine, depuis et et avant même les Jaghellons, ne pouvait pas être sauvée par l'extension du principe monarchique qui lui était étranger, qu'on voulait de vive force lui imposer, et dont Catherine II était alors, sous son prête-nom Stanislas-Auguste, l'incarnation la plus absolue ; mais bien par l'extension de son principe républicain , qui l'avait fait vivre pendant huit siècles, par l'égalité civile appliquée en masse à toute la nation, comme la diète de 1788- 1791 et Kosciuszko l'avaient projeté, et qui en centuplant ses forces en aurait fait une des plus grandes nations du monde. C'est ce qu'avaient compris lesPulaski, Krasinski, Potoçki, Braniçki,

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Mokronoski^ Paç, Radzivill; comme plus tard Malachowski, Wybiçki, Morski, Kollontay, Stasziç : et c^est ce que les deux oncles du roi auraient dû comprendre, s'ils avaient eu le caractère et le senti ment polonais, s'ils avaient été de vrais réformateurs, et non des quêteurs de couronne agissant sousle patronage de la Russie. Voilàcequi doitressortir avec évidence, pour tout lecteur impartial, de l'Histoire de Rulhière et de celle de Ferrand.

Quel malheur que le premier d'entre eux n'ait pas assez vécu pour voir tout l'ensemble de ce drame immense, dont il a retracé l'exposition, et qu'il ait laissé à un autre le soin de raconter le dénoûment ! Si, tronqué comme il l'est, ce livre est déjà un des plus nobles efforts de la pensée humaine, que serait-ce si l'auteur avait eu le temps de l'achever; s'il avait pu le couronner par cette grande diète deQualre-Ans, qui dans sa loi du 3 mai 1791, la première sur le comment a décrété l'émancipation des serfs : et par le soulèvement de Kosciuszko, déjà le compagnon de 'Washington et de Kasimir Pulaski sur les plaines du Nouveau-Monde !

Dans sa forme actuelle, cet ouvrage s'adresse également aux lecteurs français et polonais, à tous ceux qui s'intéressent aux destinées d'une grande nation, placée par la Providence aux confins de l'Europe pour lui servir de sauve-garde contre

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les barbares de TAsie ; et qui maintenant encore la défend de ces mêmes barbares par le martyre de son peuple, comme naguères elle la défendait par le glaive de ses guerriers ! Les uns et les autres y trouveront une lecture attachante, un vaste et sévère enseignement, et les documents les plus précieux qui aient été recueillis sur les derniers jours de la Pologne indépendante, sur son partage de 1772, cause principale de la décomposition politique de l'Europe au dix-huitième siècle, et, par suite, de la révolution française. Il ne leur laissera finalement qu'un seul regret, celui de voir les deux derniers livres terminés par une autre main que celle de Rulhièré, et sa grande œuvre inachevée, destinée qui lui est commune avec la plupart des monuments élevés par la main des hommes.

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