P. C. F. DAUNOU
DE l'institut.
Claude-Carloman de Rulhière, né vers 1735, était fils et petit-fils d'inspecteurs de la maréchaussée de nie de France. En sortant du collège de Louis-le-Grand, où ses talens littéraires s^étaient annoncés ^ il entra^ vers 1750, dans les gendarmes de la garde , fut en 1758 et 1759, aide de camp du maréchal de Richelieu en Guyenne, et quitta le service militaire le 19 juin 1765, avec la commission de capitaine de cavalerie, et la promesse d'une compagnie qu'il n'a jamais obtenue.
Le P. Latour, jésuite et préfet du collège de Louis-le-Grand, avait distingué Rulhière (1);
(1) Les jésuites, selon leur coutume d'attirer à leur ordre toutes
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il l'indiqua à plusieurs hommes en place, et particulièrement à M. de Breteuil, dont Rulhière devint' le secrétaire et demeura trente ans l'ami. M. de Breteuil avait été nommé, en 1760, ministre plénipotentiaire en Russie. Rulhière se rendit à Pétersbourg, et y assista de près à cette révolution fameuse qui détrôna Pierre III, et laissa Catherine II veuve et toute-puissante.
L'impression que cet événement fit sur Rulhière a peut-être déterminé le genre et le caractère de la plupart de ses travaux. Il avait observé, recueilli tous les détails de cette catastrophe, et ne pouvait résister au besoin de les raconter. Il en entretint surtout la comtesse d'Egmont (1), qui exigea de lui qu'il en écrivit l'histoire.
Rulhière a composé beaucoup de vers pour cette même comtesse, et il a exercé sur quelques autres sujets son talent ou son goût pour la poésie. On louait, dans ces productions, cette élégance piquante et noble , qu'un esprit distingué donne toujours, même à ce qu'il n'achève pas. Il est un degré d'insignifiance auquel, dans aucun
les richesses , celles de la fortune comme celles de IMntell'gence, auraienl bien voulu faire de Rulhière un des piliers de lear con< grégation; fort heureusement pour lui et pour nous^ ses instincts littéraires ont prévalu sur son aptitude présumée à la diplomatie. (1) Fille du maréchal de Richelieu.
SUR RULHIÈRE. xlvîj
genre, ni grave, ni frivole, Rulhière ne pouvait jamais descendre; mais son poëme en quatre chants, suvles Jeux de mains (1), avait mérité plus d'éloges ou excité plus de curiosité. La crainte de déplaire à une princesse a, dit-on, empêché l'auteur de faire imprimer ce poëme, dont on suppose mal à propos quMl ne subsiste aucune copie ; il sera soumis, sous peu de temps, au jugement du public. Rulhière, dans les derniers mois de sa vie, faisait encore des vers ; il se plaisait à rajeunir quelques vieux contes , dont la galté, un peu libre, prenait souvent, sous sa plume, de la finesse et de la grâce. On a publié plusieurs de ces contes à la suite du Discours sur les Disputes, le seul des poëmes imprimés de Rulhière qui ait obtenu un grand succès, le seul même qui soit véritablement connu. Voltaire l'avait inséré dans le Dictionnaire Philosophique, en l'annonçant par cette espèce d'avis au lecteur :
« Nous avons cru, disait Voltaire, instruire le lecteur et lui plaire, en mettant sous ses yeux cette pièce de vers sur les Disputes. Elle est fort connue de tous les gens de goût de Paris; mais elle ne l'est point des savants qui disputent encore sur la prédestination gratuite et sur la grâce concomitante, et sur la question si la mer a pro-
(i) Dédié à Julie-Sophie de Mortemart ; paru en 1808.
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duit les montagnes. Lisez les vers suivants sur les Disputes; voilà comme on en faisait dans le bon temps » .
Ces lignes de Voltaire suffiront ici pour louer la versification de ce poôme, et pour indiquer le caractère philosophique des pensées. Car Rulhière, il en faut convenir, fut un de ces écrivains qu'on a désignés par le nom de philosophes, qui voulaient que les talents, le goût, le génie, fussent consacrés au progrès des lumières publiques, et ne connaissaient de littérature estimable,que celle qui s'étudiait à rendre aux vérités les plus utiles, leur éclat, leurs charmes et leur empire. De bonne heure accueilli par cesphilosophes et par des hom mes puissants qui pensaient comme eux^ Rulhière concilia sans peine, dans ses écrits, ses devoirs d'homme de lettres avec ses obligations envers le gouvernement. On doit le compter au nombre de ceux par qui l'ancien trône eût été soutenu, s'il avait pu l'être. Ses travaux tendaient à éclairer l'administration, jamais à la fronder. Il croyait que, malgré l'importance qu'on attache aux formes du pouvoir, l'usage de ce pouvoir importe encore davantage; que le suprême intérêt des peuples est d'être sagement gouvernés ;
que les bienfaits dé la puissance en peuvent toujours jiistifîeret maintenir rétendue; et, qu'après
tout, l'autorité la moins limitée est celleaussi qui
SUfi BÛLHIEBE. xlix
trouve le moins d'obstacles au bien qu'elle a la volonté de faire. Il s'est rencontré, à l'approche de tous les orages politiques, des hommes éclairés et paisibles, qui ont invité les gouvernements à ne point s'associer au discrédit des vieilles erreurs, et à opérer, sans péril, des réformes inévitables, qui allaient devenir des désastres. Rulhière fut un de ces sages qui, redoutant les égarements des peuples autant que ceux des princes, adressaient aux ministres et au monarque les mêmes vérités que d'autres ont fait retentir depuis, si terriblement, aux oreilles de la multitude.
L'auteur du discours sur les Disputes semblait appelé à devenir un poëte satirique; mais soit qu'il eût mesuré cette fois la difficulté de l'art des beaux vers, soit plutôt que la catastrophe politique de Pétersbourg, ce spectacle qui l'avait ému si vivement, eût déterminé d'une manière plus impérieuse ou plus sûre la vocation de ses talents littéraires, il est certainqu'il a beaucoup moins cultivé la poésie que l'histoire.
Après avoir passé les années 1763 et 1764, en Russie et en Suède, auprès de M. de Breteuil, il revint à Paris en 1765 ; et ce fut vers ce temps qu'il commença d'écrire, sous le titre d^ÀnecdoleSy l'histoire de la révolution de Russie. Cette histoire manuscrite et dédiée à la comtesse d'Eg-