XXI. État de la Russie sous Elisabeth
Les vastes projets formés sous Tadministration des étrangers restaient encore dans la mémoire des Russes. Ils voulaient avoir une escadre à l'extrémité de F Asie, afin d'y découvrir de nouvelles terres , et ils n'avaient plus un pilote à Pétersbourg ; ils se croyaient destinés à conquérir le monde, et, dénués des talents qui les avaient conduits, ils ne savaient plus assiéger une ville.
La tolérance des religion^ , suite nécessaire du gouvemementdes étrangers, gens de tous pays et de toutes sectes, subsistait encore. On n'avait point révoqué les ordres absolus qui établissaient cette liberté. Mais Tancienne superstition et le zèle d'en étendre la croyance reprirent bientôt toute leur force. Voler dans les rues des enfants étrangers pour en faire des esclaves était une action religieuse, parce qu'en même
126 BBVOLUTIONS DE POLOGNE.
temps on les convertissait à la religion russe. Elisabeth^ par sa bonté même, laissait commettre une înQnité de maux. Cette princesse, douce sans être clémente, avait fait serment de ne punir personne de mort; mais cette indulgence consistait uniquement dans une horreur superstitieuse de tout ce qui pouvait lui rappeler Tidée de la mort. C'était afin d'en écarter jusqu'à la moindre pensée, qu'elle n'osait en signer Tordre pour un criminel. Pourvu que le sang ne fût point versé, les ordres les plus sévères, s'ils étaient demandés par un favori, ne coûtaient rien à la bonté de son cœur. Elle laissait exercer dans tout son empire une effroyable tyrannie. Les cachots étaient peuplés d'aune multitude de malheureux. Un tribunal, nommé l'inquisition d'État, destiné dé touttenops à porter l'effroi dans le sein des familles, à recevoir en secret les délations des esclaves contre leurs maîtres , et qui prononce ses horribles décrets avec le même mystère , n'avait jamais apporté à ses fonctions plus de vigilance et plus de rigueur. Les gouverneurs des provinces, se jouant avec une atroce subtilité du serment de leur souveraine, faisaient attacher des hommes en croix ; et, sans leur ôter la vie, les faisaient ainsi abandonner au fil de l'eau sur les grandes rivières qu» traversent ces déserts. Tout était en proie à leurs vexations et à leur pillage. Cependant Elisabeth était adorée ; et quoique sous les derniers règnes les étrangers eussent rendu legouvernement entièrement militaire, hientôt , sous le joug: d'une princesse russe , superstitieuse à la manière du pays,, et qui suivait en tout les anciennes mœurs , on vit reparaître cet ancien esclavage volontaire , cette espèce de religioft qui avait le souverain pour objet de son culte. Un Russene pouvait concevoir que dans les autres pays de l'Europenous fussions attachés à nos souverains, puisque notre vie» protégée par les lois, ne dépend pas uniquement de leur volonté. « Moi, disait-il chaque soir, je bénis ma souveraine de ce
LIVBE III. 127
que ma tête est encore sur mes épaules ». C*est dans ce temps qu'un écrivain russe , en racontant que des sauvages de l'Asie se donnaient la mort plutôt que de supporter la servitude , ajoutait , que ces suicides se multiplièrent à un tel point , que la cour envoya , de Moskou , un édit exprès pour les défendre.
Pierre V n'avait pris en main la puissance du patriarche que pour la détruire ; mais sous le règne d'Elisabeth , cette puissance, jointe à l'autorité impériale, la rendit encore plus sacrée. Le synode ou conseil des prêtres se fit gloire de considérer la tzarine comme chef de la religion ; et le despotisme fut encore aggravé du pouvoir même qui autrefois l'avait balancé. Ainsi les Russes retournaient par la pente invincible de leurs mœurs , à leur servitude reli* gieuse ; et, formés en même temps au despotisme militaire , ils étaient parvenus au plus bas degré d'esclavage qui ait jamais existé chez les hommes.
Tous ceux qui , depuis un siècle, avaient eu part aux grandes affaires ou à la faveur, ayant tour à tour péri dans les supplices ou en exil , les esprits semblaient affaissés par le souvenir de ces fameux exemples. On ne voyait s'élever nulle part ni ambition, ni talens. Les mères recommandaient à leurs enfants de s'arrêter aux premiers pas dans le chemin de la fortune ; et la plupart de ceux qui parvenaient aux honneurs, étaient choisis parmi les esclaves domestiques du palais. Un homme restait seul qui avait été employé sous le ministère des étrangers ; et sa longue expérience, malgré ses vices reconnus de sa souveraine , le porta à la tête du gouvernement. C'était le Russe Bestucheff, génie vigoureux, mais sans culture, sans morale, sans aucun soin de sa réputation. La cour le croyait audacieux , parce qu'il méprisait toute pudeur, et que jamais il n'employa l'intrigue où pouvait réussir l'impudence. Sa po-
12a RÉVOLUVIONS DE POLOGNE/
litique était de croire qu*on peut toujours faire à un autre homme la proposition d'un crime ; sa seule adresse dans ses conversations était de balbutier, afin d*avoir le droit de revenir sur ses paroles en soutenant qu'on ne Pavait pas bien entendu ; de paraître ne pas comprendre avec facilité la langue qu'on lui parlait , afin qu'on s'expliquât de tant de manières qu'on dît enfin plus qu'on ne voulait dire. Sa souveraineté redoutait ; et la disgrâce , avant de le frapper, le menaça vingt ans. Il détestait sa souveraine , et souvent il médita de la détrôner. Ce ministre, perdu de luxe , comme le furent tous les courtisans sous ce règne , trouvait une ressource perpétuelle à son désordre en vendant l'alliance de sa cour aux puissances étrangères. Aussi soutenait-il dans le conseil : « que l'état naturel de la Russie est la guerre ; que son administration intérieure, son commerce^ sa police, toute autre vue doit être subordonnée à celle de régner au-dehors par la terreur ; et qu'elle ne serait plus comptée parmi les puissances européennes , si elle n'avait pas cent mille hommes sur ses frontières, toujours prêts à fondre sur l'Europe ! » Par cette politique ruineuse, il maintenait avec elTort la considération des Russes en Europe , il faisait rechercher l'alliance de sa cour, et vendait cette alliance à son profit personne). .
La faveur de l'impératrice était tombée sur un de ses pages, le comte Yvan Schouvaloff, jeune homme sau^énie, modéré par crainte, qui borna son autorité à protéger faiblement les- arts de luxe; mais un de ses parents, > Pierre Schouvaloff, que par allusion au nom de deux empereurs, on nommait quelquefois Pierre 111, profitait de cette faveur pour s'élever à une puissance formidable , tenait en monopole le commerce maritime de lempire, affermait à un profit immense la province de Sibérie , c'est-à-dire presque tout le nord de notre continent, dépouillait dans ce vaste
LIVBB 111. 129
gouvernement tous ceux qui y possédaient quelques richesses , et égalait par son faste celui des souverains. Il était grand-maitre de l'artillerie ; et, prévoyant les troubles qui devaient suivre ce règne, il avait eu soin , pour s'y assurer la principale influence et balancer la force des régiments des gardes, d'augmenter les troupes derartillerie ; il les tenait dans la capitale ; il les formait, par le secours de quelques subalternes étrangers , aux manœuvres les plus promptes et les plus hardies : elles avaient atteint par leur discipline et par leur adresse tout ce que les peuples les pkis aguerris ont acquis dans ce genre. Leurs exercices, dans lesquels cet homme portait son £aste accoutumé et faisait tirer dans les jours solennels trente mille coups de canon , ressemblaient à de grandes batailles. Ainsi , malgré les intentions paciGques d'Elisabeth , malgré la faiblesse de son caractère, quoiqu'il n'y eût dans son conseil aucun projet , l'ambition d'un de ses favoris et le vil intérêt de son ministre entretenaient dans cet empire les forces qu'il allait bientôt développer .Cette princesse elle-même, qui laissait ses finances en proie à toutes les malversations, et qui ruinait son État par le luxe, tourmentée d'une défiance inquiète et de la crainte des révolutions, amassait en secret un trésor particulier. Dans le même temps, toutce peuple obéissant, à une impulsion donnée pendant plusieurs règnes , s'avançait de toutes parts au-delà de ses frontières. Ces longs retranchements dont ils enfermaient leur empire depuis l'Europe jusque bien au-delà des possessions chinoises , étaient partout élevés sur des terrains envahis ; c'était une vaste mer qui abandonnait son lit pour couvrir ses bords.
Pendant que la^ Russie , toujours ambitieuse , était ainsi gouvernée au hasard par un ministre vénal et par ime femme timide, il semble que la Pologne aurait dû se ressaisir de $on indépendance, et se dérober entièrement au
joug dont elle était menacée. Mais la tranquille anarchie de cette république sous le règne d'Auguste III , n'offre pas un spectacle moins extraordinaire que cette paisible et rigoureuse servitude dans laquelle les Russes s'applaudissaient d'être retombés.