XXII. Caractère d'Auguste II l et du comte Brtilk
Auguste 111, sans avoir les grandes qualités de son père, avait montré la même générosité. Il avait, comme lui, prévenu par des bienfaits ses ennemis les plus opiniâtres. H marchait en apparence sur les mêmes traces : il laissait autour de son trône les arts que son père y avait rassemblés ; mais son goût pour le luxe n'avait rien qui lui fût personnel. C'était seulement par une habitude prise dans son éducation qu'il se ruinait en magnificence sans l'aimer, en tableaux sans s'y connaître. Le faste de sa cour n'était animé par aucun esprit de galanterie; et ce roi, d'une beauté majestueuse, gardait une inviolable fidélité à la reine son épouse, la plus laide princesse de son siècle. Cette beauté même , qui dans les traits de ce prince frappait au premier coup-d'œil, s'éclipsait à la plus légère attention ; on lui trouvait , au moindre examen , je ne sais quoi d'é^ pais ; sa physionomie muette et morne n'avait aucun caractère, si ce n'est quelque fierté. Son esprit était si paresseux et si borné, que jamais il n'avait pu apprendre la langue de son royaume. Son unique passion fut pour la chasse; et la reine, ne le quittant jamais, l'y suivait dès le point du jour, dans une chaise ouverte, bravant avec lui toutes les intempéries des saisons. Dans cette unique et perpétuelle occu-» pation , il prétendait gouverner seul ses deux États de Saxe et de Pologne ; mais çn effet tous les soins du gouverne-
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txAnï étaient abandonnés à uo favori^ assez adroit pour que ce monarque nonchalant, mais orgueilleux et jaloux de son autorité > crût toujours Texercer par lui-même»
Le comte Brulh, chasseur infatigable, parce que c'était Un moyen sûr de plaire à son mattre, convive agréable, adroit à tous les exercices , avait passé sa vie entière à la cour, et devenu ministre, ne fut encore qu'un courtisan. Ce lie fut point Un choix du i^oi qui porta Brulh à cette place , mais une faveur qui, s'accroissant de jour en jour sans être fondée sur aucune estime , fit tomber peu à peu toutes les affaires entre ses mains. Jamais respects plus serviles ne fuirent rendus à aucun prince , que ceux qu'il rendait à son niaître avec une perpétuelle assiduité ; toujours à sa suite dans les forêts, ou passant les matinées entières en sa présence , sans jamais dire un mot , tandis que ce prince désoeuvré se promenait en fumant , et laissait tomber les yeux sur lui sans le voir. • Brulhy ai*je de l'argent?-^ Oui, Sire!» Ce fut toujours sa réponse. Mais pour satisfaire chaque jour aux nouvelles fantaisies du prince, il chargea en Saxe la banque de TÉtat de plus de billets qu'elle n'avait de fonds , et en Pologne il mit à l'encan tous les emplois de la ^publique. Il portait dans les grandes affaires de la politique générale de l'Europe cet esprit d'intrigues sourdes , de mensonges et de doubles manœuvres qu'on prend si souvent dans les cours pour du génie ; rampant devant son Inaitre, séduisant dans la société par sa grâce et par sa dout5eur, faible et perfide dans les affaires , et partout ailleurs le l^lus superbe des hommes. L'excès de son luxe en tous les :genres paraîtrait exagéré dans un roman ; et la vérité passe td de bien loin toute vraisemblance.
Lucullus , l'étonnement des Romains après qu'ils eurent pillé la Grèce et l'Asie , Lucullus , qui prêta un jour aux entrepreneurs d'un spectacle cinq mille de ses habits, aurait
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paru au ministre saxon dénué de tout et presque nu. Il prétendait que oette folie magnificence n'était pas en lui un goût personnel , et qu'il s'y asservissait uniquement pour flatter un faible de son maître. £n effet , Auguste, attaché par indolence à une vie simple et privée, mettait de Torgueil à être servi par un ministre fastueux. « Sans mes profusions , disait Brulh , il me laisserait manqtterdu nécessaire. » Et le plus vain, le plus superbe des bommes, n'était encore au milieu de toute cette pompe , que le plus vil des flatteurs. On ignora long-tentps qu'une secrète dévotion se mêlait dans l'âme de ce ministre à toutes les passions d'un courtisan ; mais un jour que deux étrangers pénétrèrent indiscrètement dans ses appartements intérieurs, ils l'aperçurent avec surprise .à genoux , le visage contre terre , devant une table illuminée, comme le sont les tombeaux dans les cérémonies funèbres. Brulh, se relevant avec précipitation, leur dit : « Qu'après avoir donné sa journée entière a sou maître temporel , il fallait bien donner quelque moments à rétemité. » Tels sont les replis du cœur humain ; tels étaient les sentiments qu'il cachait avec soin, sous un désordre qui perdait deux États.
Le comte Brulh , d'abord ministre de Saxe , n'était rien en Pologne, où les étrangers sont exclus de tous les emplois ; mais aussitôt que, par son crédit sur l'esprit du roi , il eut commencé à disposer seul de toutes les grâces , il se donna hardiment pour Polonais, et trouva moyen, dans un procès suscité à dessein , de faire reconnaître par un tribunal une fausse généalogie. Ce jugemeut devint un titre qui permit à la faveur de le combler personnellement de richesses et de dignités.
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