XXX. Caractère de ces princes
Jamais la nature ne donna a deux frères d^s talents plus opposés, et en même temps plus utiles à soutenir diversement la même faction. Ils jouissaient d'une considération égale quoique différente ; et si vous demandiez quel était l'aîné, le chef de la famille, on hésitait à vous répondre. L'un, le prince Auguste Czartoryski, palatin de la Russie polonaise, après avoir épousé cette riche veuve dont nous avons parlé, conservait dans une fortune immense et dans le faste d'un souverain une sévèra économie, une conduite mesurée, et dans toutes ses démarches cette gravité qui inspire si aisément de la confiance au peuple. Il veillait luimême sur tous les administrateurs de ses biens ; mais cette économie vigilante qui multipliait ses richesses, n'empêchait pas qu'elles ne fussent ouvertes au besoin de ses amis et de ses cliens ; et dans le même temps de perpétuels emprunts liaient toutes les fortunes de la Pologne à la sienne et mettaient entre ses mains de grandes sommes, toujours prêtes à l'exécution de ses desseins. Il passait sans cesse d'une province à l'autre, ayant dans chacune de vastes domaines où, pendant son séjour, la noblesse se rassemblait de toutes parts ; protecteur puissant et sûr, attirant la multitude par sa représenta-
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tioa, son crédit et ses bienfaits; jouissant de la plus haute réputation de sagesse, de probité et d'honneur, et par-là conciliant à toutes ses entreprises la faveur publique qui doit suivre cette réputation. S'il faut en croire ceux qui ont le mieux connu cette république, il avait entièrement a ses ordres la quatrième partie de la noblesse polonaise. Depuis longtemps tout ce parti le destinait au trône ; mais son âge étant aussi avancé que celui du roi, et ne lui laissant qu'une bien faible espérance de succéder à ce prince, l'ambition, cette première passion de sa jeunesse, s'amortissait peu à peu dans son cœur. Les mœurs générales devenant chaque jour plus molles lui permettaient alors de s'abandonner sans honte à cette espèce de nonchalance qui succède communément à l'activité d'une grande ambition longtemps inutile. On commençait même à lui reproclier dans la manière de proposer les plus sages conseils une sorte d'indifférence et de dédain qui l'empêchait de les soutenir avec force ; et toujours appelé à la couronne par les vœux de ce grand nombre de partisans, il semblait s'être persuadé que son élévation devait être plutôt leur ouvrage que le sien propre. Son frère, le prince Michel Czartoryski, formé dès ses premières années par un vieux ministre d'État, et devenu grand-chancelier de Lithuanie, avait une grande connaissance des hommes, des affaires et des gouvernements ; génie ardent et opiniâtre, versé dans toutes les intrigues républicaines, propre à tous les manèges des diètes, à. rassembler des partis dans toutes les diétines des provinces ; il connaissait plus de cent mille gentilshommes par leurs noms, par leurs caractères, par leurs liaisons ; il n'y en avait point à qui il ne pût parler, soit de leurs affaires personnelles, soit des événements de leur vie. Il démêlait d'un coup* d'œil dans chaque homme l'intérêt capable de le faire agir; mais son caractère rendait quelquefois dangereux pour lui-
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même et nuisible à ses desseins ce talent néeessaire dans un chef de parti, parce que cette facilité à pénétrer les hommes lui donnait une grande malignité dans ses discours et qu*il se laissait dominer par son goût pour Tironie, même quand il cherchait à plaire. Il possédait à fond toutes les lois, toutes les formes; habile à les interpréter à son avantage, et plus souvent encore à trouver moyen de les éluder; inquiet et remuant, voulant tout faire dans la république , et tout donner à la cour, prenant plaisir à soutenir les plus violents efforts des factions contraires, et pouvant même, s'il le fallait, soutenir le fardeau de la haine publique. C'était lui surtout qui méditait le vaste et singulier projet de faire servir à réformer le gouvernement de sa patrie, les vic^ de ses concitoyens et l'ambition, même des Russes, Il s'était proposé pour modèle ces ministres célèbres qui, en exerçant despotiquement le pouvoir d'un roi faible, ont mis leur nation sous le joug, ont écrasé leurs propres ennemis, ont étouffé par la violence toutes les divisions et rétabli dans l'État un ordre apparent. Cette sorte de gloire était celle où il prétendait ; plus flatté d'exercer une autorité sans bornes , d'établir une véritable monarchie et de remédier, pendant son ministère, à l'anarchie de son pays, que de faire monter sur le trône son frère, son gendre ou son neveu ; et peut-être avait-il commencé par s'engager de bonne foi dans les plans que ses ennemis lui ont attribués, pour assurer à perpétuité la couronne de Pologne à la maison de Saxe.
Ces deux princes parvinrent aisément à gouverner fe comte Brulh, toujours détourné des véritables soins du ministère par le soin perpétuel de conserver la faveur. C'était par leur connivence qu'il avait fait admettre dans un tribunal cette fausse généalogie qui lui donnait une origine polonaise. Aussi les grands emplois furent-ils prodigués à
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leurs amis; et Jetant de loin les profondes racines de leur puissance, ils remplirent les armées de leurs créatures ; les régiments et les compagnies furent commandés par leurs parents, leurs alliés, leurs clients ; et le prince palatin de Russie lui-même était colonel du régiment des gardes, que son service retient toujours dans la capitale. Mais aussitôt que leur fortune fut parvenue à ce degré d'élévation, le comte Bru Ih se livra secrètement contre eux à cette jalousie de faveur, la plus dangereuse et la plus commune passion des cours. Des sujets d'aigreur et d'animosité ne tardèrent pas à se mêler à tout ce que son ineptie avait de rebutant pour un génie entreprenant et habile, tel que le grand-chancelier dé Lithuanie ; celui-ci aurait voulu proGter de son ascendant sur Tesprit du comte Brulh pour former un plan d'administration, un système invariable qui pût enfin remédier aux maux d'une si longue anarchie. Mais à cette proposition si souvent renouvelée, Brulh ne répondait jamais que par de froides railleries sur les politiques à système, sur la vieille l)édanterîe de se former un plan, soutenant qu'il fallait obék à la fortune, saisir les occasions, et « qu'en vivant, disait-il, « au jour la journée, les affaires se font toutes seules ».