‹ Révolutions de Pologne (volume 2)Chapitre 86 sur 154 · XXXII. Ambassades du chevalier Williams et du comte de · texte numérisé non relu

XXXII. Ambassades du chevalier Williams et du comte de

Broglie en Pologne,

Seize ans s'étaient déjà écoulés depuis qu'Auguste régnait sans concurrent ; et la Pologne , malgré ces sourdes intïi-

f^2 BÉVOLUTIOSIS DE POLOGRB.

gqes, avait joui consUinmeDt de la plus profonde tranquillité, lorsque dans Faonée 17ô2, TAngletenre et la France, prévoyant une guerre ^nérale en Europe, et incertaines de leurs alliances, cherchèrent à susciter, chacune en leur faveur, un parti dans cette république. Le dessein des Anglais était de soudoyer cent mille Russes, et d'obtenir qu*ils traversassent le territoire de Pologne pour venir se mêler dans ks guerres du midi. Us se proposaient mênie de réunir, s'il était possible, la Russie, la Saxe, la Pologne et la maison .d'Autriche dans une même alliance avec eux. L'ambassadeur qu'ils envoyèrent à Varsovie était un homme d'une imagination forte , mais sujette à s'égarer; qui séduisait d'abord par l'étendue et la vivacité de son esprit, mais qui révoltait bientôt par ses indiscrétions, ses écarts, l'infamie de ses débauches, son abandon de tous les principes de décence et d'honnêteté, et par la violence de sa mélancolie. Renommé encore aujourd'hui à Londres, pour avoir tenté d'y établir, sous la forme d'un nouveau culte, le pur déisme , il a fini ses jours dans un entier égarement et une folie reconnue. Il devait sa fortune à une société qui s'était formée en Angleterre, d'hommes pleins d'agréments, de connaissances, d'esprit, mais les plus corrompus qu'ily ait jamais eu dans le monde, se faisant gloire de leur dépravation et de leur licence effrénée, et regardant le mépris déclaré de toutes les bienséances comme une partie de leur liberté. Ils avaient initié dans leurs plus secrets plaisirs un jeune prince anglais ; l'un d'eux, par le crédit de ce jeune prince, était parvenu pour on moment au ministère ; et le chevalier Williams, un des membres les plus diffamés de cette coterie, avait été nommé par ses compagnons de débauche ambassadeur d'Angleterre en Pologne. Cet homme, élevé dans la haine et le mépris des cours, quoique partisan de la monarchie par engagement et par système, se plaisait à en-

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couFager partout où il séjournait les mécontentements et les factions. II dédaimait les routes suivies par ses prédé* cesseurs. Son passage dans trois pays y fut marqué par un changement de mesures du ministère anglais, Tétonnante sagacité de son esprit ayant reconnu d'un coup-d'œil les moyens d'y former un parti plus actif que celui que leur ministère avait accoutumé d'y soutenir. A peine fut-il arrivé en Pologne, qu'il dédaigna Torgueilleuse nonchalance du roi, et la timide ineptie du ministre. 11 reprocha au comte Brulh d'avoir si longtemps gouverné deux États sans avoir rien fait d'avantageux aux intérêts de ses alliés ; et concevant le dessein d'engager les Anglais a abandonner dans ce pays une cour faible pour protéger une faction puissante^ il se lia avec les princes Czartoryski. Il flatta leur ambition, il encouragea leur audace. Admis dans la confidence de la révolution qu'ils méditaient , elle plut à cet homme entreprenant ; il leur promit de la faire appuyer par la Russie et par l'Angleterre. La diète allait s'assembler à Grodno, au mois d'octobre de cette année 1752. Les princes Czartoryski résolurent d'y commencer l'exécution de leurs projets, d'entratner la Pologne dans une alliance intime avec l'Angleterre, la Russie et l'Autriche; de former sous ce prétexte, et avec de si redoutables appuis, cette confédération générale qui eût remis entre leurs mains toutes les autorités et toutes les forces de la république. Maîtres encore de toutes les grâces de la cour, qu'ils sentaient devoir bientôt leur échapper, assurés de la protection des seules puissances étrangères qui eussent alors du crédit en Pologne, ils crurent qu'ils devaient se presser d'exécuter tout ce qu'ils méditaient pour le rétablissement de leur patrie et pour la fortune de leur famille ; deux intérêts que leur ambition ne leur permettait plus de séparer.

Dans ces conjonctures arriva le' comte de Broglie,

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ambassadeur de France , avec le dessein de relever Tancienne barrière que la Pologne pouvait opposer autrefois aux entreprises de la Russie^ de faire en sorte qu elle refusât constamment son consentement au passade des Russes; de lui rendre assez de considération, assez de force pour que ceux-ci n'osassent pas traverser son territoire malgré elle ; en un mot, avec le projet d'être véritablement le restaurateur de cette république. On ne peut trop s'étonner que dans l'opposition constante des vues de la France et de l'Angleterre, celle-ci, qui se vante avec raison de son gouvernement et de sa liberté, ait favorisé constamment dans tous les pays les progrès de la puissance royale ; et que la France, au contraire, gouvernée par une autorité absolue, ait presque toujours soutenu dans toute l'Europe les factions républicaines. Quelles que soient les causes d'une si étrange contrariété, le comte de Brogiie était surtout animé à ce grand dessein par un autre projet que nous aurons occasion d'exposer dans la suite, et dont le roi de France lui-même n'était que le confident.

Les talents et le caractère personnel de cet ambassadeur n'étaient pas encore bien connus. La guerre avait occupé sa jeunesse. Formé à des mœurs austères dans le sein d'une famille ambitieuse, qui sortait de la plus ancienne noblesse d'une ville libre d'Italie, et qui, fixée en France depuis un siècle, y devait sa plus grande illustration à des services militaires et politiques; élevé dans les camps, sous les yeux d'un père vigilant et sévère, que la religion attachait à tous les principes d'une probité rigoureuse ; instruit dans l'art de l'intrigue par un de ses oncles, un vieil abbé, qui suivait très-habilement à la cour les intérêts de sa famille, tandis que ses frères et ses neveux en assuraient la gloire par l'éclat de leurs actions , le comte de Brogiie ne tarda pas à développer un esprit actif, appliqué, laborieux, également propre

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. à tous les soins de la guerre et aux négociations les plus mystérieuses et les plus étendues; mais un esprit inquiet, remuant et altier, ne sachant ni fléchir, ni se détourner, quels que fussent les obstacles. Il se montra dès-lors ce <ju*il fut toujours dans la suite, ami et protecteur ardent et fidèle, ennemi implacable, opiniâtre , livré sans relâche et sans trêve à la fureur de ses animosités^ passionné pour la gloire du nom français, ne connaissant ni le luxe, ni la mollesse, ni les délassements de l'esprit; pratiquant toutes les vertus domestiques, moins comme un bon frère, un mari tendre, un parent zélé, que co/nme un factieux, et faisant de sa famille même un parti dans TÉtat ; capable du plus profond secret dans ses longues et impénétrables intrigues, mais sans dissimulation dans la société ; se laissant emporter par ses ressentiments et ses haines , soit qu'il dût uniquement Tespèce d'assurance et d'audace qui paraissait dans toutes ses actions à la certitude des appuis sûrs et cachés qu'il avait à sa cour, soit plutôt qu'une telle certitude ne servit qu'à renforcer son caractère ; mais enfin dans ce rôle singulier où il fut conduit par les conjonctures, aflectant et devant affecter la rectitude d'un censeur; portant la sévérité .de ses principes jusqu'à l'exigence la plus rigoureuse dans les moindres devoirs, jusqu'à la pédanterie dans les affaires ; portant la justice même jusqu'à cet excès où elle cesse d'être juste ; ne pardonnant rien à ceux qui ne lui étaient pas dévoués, plus indulgent et plus facile pour ceux qui lui consacraient leurs talents ; ne s'étant jamais trompé dans le choix des hommes qui secondèrent ses desseins, quoique les événements l'aient presque toujours trompé dans ses vues ; inspirant au petit nombre de ceux qui l'approchaient un attachement qui allait jusqu'au fanatisme ; et pour indiquer dès à présent ce que les événements nous forceront successivement à développer, oubliant quelquefois

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par la violence de ses haines, par l*aigreur que lui causaient les contrariétés et surtout les desseins d*une ambition profonde et réfléchie, ce grand amour du bien de TÉtat, cette probité rigide qu*il exigeait dans ses adversaires , et que lui-même sliivait constamment dans le cours ordinaire de sa vie.

Il n'eut pas, comme le chevalier Williams, Favantage de trouver en arrivant en Pologne un parti déjà formé. Il avait seulement la certitude que le vœu national serait en faveur de tout ce qu'il voudrait proposer. Mais les plus vertueux citoyens , tranquilles dans cette douce et paisible anarchie, s*abandonnaient à cette crainte des remèdes, qui les fait différer de jour en jour quand on n*a pas le sentiment actuel du mal. Ils hésitaient à mettre au hasard Fespérance de leur fortune et le repos du reste de leur vie, sur la foi de promesses auxquelles la France avait déjà si souvent maaqué. Ils n'avaient point oublié que trois fois depuis un siècle elle avait rassemblé chez eux des factions puissantes, avec d'autant plus de facilité que les intérêts des deux royaumes ont toujours été réciproques ; mais qu'après les avoir formées ayec chaleur, elle les avait chaque fois abandonnées avec légèreté. Elle avait laissé dans Pinfortunela plupart de ceux qui s'étaient livrés à la séduction de ces prétendus projets pour le salut de la république. Ceux mêmes qu'elle avait dédommagés , par de secrètes pensions, des pertes qu'ils avaient souffertes dans le dernier interrègne, étaient^ par leur extrême vieillesse^ éloignés des affaires. Depuis cette époque elle avait négligé d'acquérir de nouveaux partisans ; et ses ennemis, au contraire, ayant dominé en Pologne, avaient écarté de tous les emplois quiconque avait montré encore quelque attachement pour cette cour. En un mot,, le comte de Broglie était seul. Il espérait du moins , avant d'avoir pu vaincre de si justes préventions, suspendre tous les pro-

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jets de ses adversaires, et rendre nulle 1^ diète qui s'assemblait à Grodno.

XXXm. Diète de Grodno.

Mais on lui enleva une ressource qui semblait devenue si facile : cette diète fut rempue par une manœuvre trèshabile des princes Gzartoryski. Le nonce quMIs eurent soin de choisir pour la dissoudre publia un manifeste audacieux, où le roi était personnellement accusé de violer toutes les conditions auxquelles il régnait ; et aussitôt les Gzartoryski, sous le prétexte de réparer cet outrage, de présenter au roi une apologie dé son règne, signée par la plus grande partie de la noblesse, et où elle s'engagerait à défendre ce prince contre toutes les factions, tentèrent d'obtenir ces signatures, et de former par ces engagements la confédération qu'ils méditaient. Le nouveau grand-général du royaume, le comte Braniçki, s'était laissé séduire par le spécieux prétexte de réparer l'injure que le roi avait reçue ; son nom suffisait pour assurer l'exécution de ce dessein.

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