XXXIV. Caractère du comte Braniçki
Malgré l'anarchie générale et les intrigues particulières, l'homme le plus considéré en Pologne était encore celui qui tenait son autorité et sa puissance des lois^ homme sans faction, et qui, par sa place, avait l'heureux avantage de soutenir la république. Le comte Braniçki, grand-général du royaume , conservait dans une vieillesse avancée la vigueur du corps et la fermeté de l'âme. Cette place, à laquelle toute
1^ BËVOLUTIOI^'S DE POLOGNE.
Tautorité militaire est confiée, était, ainsi que eeile du grande général de Lithuanie, regardée par les Polonais comme la plus forte barrière élevée contre Tautorité royale. Mais les provinces qui composent le royaume proprement dit, étant plus étendues que celles du grand-duché, et leur armée de douze mille hommes d'infanterie et de deux cents compagnies nobles étant aussi plus nombreuse, il en résultait nécessairement une considération plus grande pour son général. Les qualités personnelles du comte Braniçki ajoutaient encore à cette considération : la droiture et la fermeté fai* saieut la base de son caractère* Pendant une longue vie, un sentiment juste de Thonneur le conduisit dans toutes ses démarches ; il avait passé ses premières amiées en France et servi dans les mousquetaires, lorsque ces compagnies, composées de toute la fleur de la jeune noblesse française , acquéraient un nom immortel dans les combats , et revenaient ensuite porter dans leur conduite à la ville beaucoup de licence , de bravoure et de grâces. A son retour en Pologne, il devint un des chefs de cette confédération dont le courage et la constance avaient forcé le roi Auguste II à renvoyer ses armées saxonnes et à respecter les conditions prescrites à sa puissance. Il se fit connaître par un goût vif pour le luxe et les plaisirs. Mais une certaine dignité qui accompagnait toutes ses actions le rendit toujours recommandable dans la république. Tous les favoris qui se suc-* cédèrent à cette cour pendant deux règnes avaient coutri" bué à son élévation, croyant que son goût pour lesvoluptéi le tiendrait toujours éloigné des affaires. Les princes Czar-' toryski avaient recherché son alliance , parce qu'elle ajou' tait un nouveau lustre à leur crédit ; et quoiqu'il entretînt publiquement un sérail , ils lui avaient donné en mariage une de leurs nièces , fille de Poniatowski , dans l'espérance qu'une femme jeune et bien faite gouvernerait ce vieillard
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voluptueux , et qu'eux mêmes conserveraient toujours leur ascendant sur Fesprit de cette jeune femme. Il était le dernier de son nom ; et, dans cette grande vieillesse, il n'avait point d'autre famille que la foule des bons citoyens réunis autour de lui. La position de ses terres au centre du royaume était favorable à cette influence de noblesse. Son palais de Bialystok était le plus beau monument que ces contrées eussent vu élever. Un faste asiatique s'y joignait au goût de l'Europe; une nombreuse garde de janissaires entretenue par la république et un détachement de l'armée annonçaient sa puissance et sa dignité. C'était dans ce château de Bialystok qu'on veillait aux intérêts de la patrie, et que, suivant l'ancien usage sarmate, au milieu des festins et des fêtes , tous les discours de cette uoblesse entretenaient parmi elle l'amour du bien public, le souvenir des grandes actions des anciens Polonais, et la crainte généreuse de tomber sous le joug des nations voisines. Ce fut aussi dans sa maison, à Grodno , qu'on se rendit en foule pour signer l'insidieux engagement que les Czartoryski voulaient faire prendre à toute la noblesse. Le choix du lieu écartait tout soupçon du piège; l'enthousiasme qu'on inspirait à la multitude , par le prétexte de v^ger le roi , grièvement insulté , mettait dans cette démarche la précipitation nécessaire pour aveugler tous les esprits. Cent trente sénateurs , et Braniçki lui-même , avaient déjà signé.