IV. Éducation, caractère et premières aventures de Stanislas
Poniatowskï.
C'est Jci le lieu de faire connaître particulièrement cet agent devenu trop célèbre, et que nous verrons bientôt élevé au rang le plus distingué parmi les hommes. Le jeune comte Poniatowski, cet émissaire secret, était livré plus secrètement encore à la plus vaste ambition personnelle. Il
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nourrissait depuis son enrance des desseins bien opposés à ceux de ses deux oncles. Sa mère, sœur des princes Czartoryslti, lui avait inspiré pour lui-même toute Tambition qu'elle tenait d'eux. Épouse d*un soldat de fortune, qui, après avoir ébranlé le trône de deux de ^ses rois, était devenu, par leur faveur même, premier sénateur du royaume, elle ne doutait pas que ses enfants ne fussent également destinés aux plus illustres entreprises; et vivant au milieu des désordres de sa patrie, elle leur avait inspiré dès Tenfance lé projet d'en être un jour les restaurateurs et les maîtres. Stanislas-Auguste, dont nous parlons, était le quatrième d« sept enfants nés de ce mariage. L'éducation des trois premiers, dont deux sont morts avant l'élévation de leur frère, avait d'abord été laissée au hasard. Mais à la naissance de celui -ci, une singulière conjoncture changea les dispositions de ses parents, et Gt tout à coup cesser leur négligence. Il y avait parmi les domestiques de cette maison un aventurier italien, nommé Fornica, moitié astrologue, moitié alchimiste^ et qu'on y entretenait à titre de chirurgien. Il était chéri du vieux sénateur, dont l'esprit romanesque fut toujours épris de ces chimères, et qui croyait tout possible, parce que lui-même avait éprouvé les fortunes les plus extraordinaires. Cet Italien s'était trouvé présent au moment de la naissance de Stanislas- Auguste ; et, soit par un hasard qui approcherait du merveilleux, soit qu'il eût seulement • dessein de flatter cette maison, dont il connaissait les idées ambitieuses, il annonça que renfantqui venait de naître serait roi. Le secret de cette prédiction soigneusement gardé entre un petit nombre des personnes, servit à régler leur conduite. On commença par lui donner ce double nom de Stanislas- Auguste, comme s'il était également né sous les auspices des deux rois ennemis que son père avait servis tour à tour. La comtesse Poniatowska se reprochant d'avoir
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donné trop peu de soins à Téducation de ses enfants, qu'ella s'habitua à regarder d'avance comme une famille royale, s'en occupa dès lors tout entière. Elle s'appliqua surtout à former celui-ci pour le trône, l'accoutumant au travail, le faisant venir chez elle dès le point du jour, afin qu'il étudiât sous ses yeux. Elle rapportait uniquement a ce présage toute l'éducation qu'elle lui donnait. S'il apprenait à dessiner, elle fixait son attention, tantôt sur une tête de César, tantôt sur une tête d'Auguste, en lui expliquant par quels extra- < ordinaires talents l'un avait subjugué sa patrie, et comment l'autre avait établi une monarchie florissante, après avoir asservi en tyran une république en désordre. Dans le des* sein de proportionner l'esprit, le caractère et les forces de tous ses enfants à la grandeur et à la difficulté des conjonctures qu'elle prévoyait pour eux, elle leur fit jurer de fuir jusqu'à trente ans les femmes, les plaisirs de la table, et tous ces frivoles ou dangereux amusements qu'on nomme jeux de société ou de hasard. Mais la nature n'avait formé le jeune comte Poniatowski que pour être un homme aimable. Aucune magnanimité, aucune force ne s'annonçait dans son caractère. Accoutumé, dès qu'il fut capable d'un secret, à taire soigneusement cette haute espérance sur laquelle on voulait qu'il dirigeât toute sa vie, mais qui l'eût rendu odieux et ridicule aux yeux de ses oncles et de leurs enfants, il en avait pris au milieu de sa famille une perpétuelle habitude de réserve et de tromperie. Quelques idées de grandeur et de générosité cultivées en lui par une femme romanesque ne tenaient point à cette franchise d'esprit et de caractère qui fait seule les âmes élevées et généreuses. Quoiqu'on fût parvenu à le rendre sérieux , dissimulé et patient, ses moindres émotions se produisaient par des larmes et ne lui laissaient presque jamais le sang-froid nécessaire dans les grandes affaires. Son cœur^ sensible jus*
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rju'à Teicès dans tous ses aitachemeDts , semblait plutôt Tentraîoer aux plaisirs de la vie privée et aux douceurs d^une société intime , qu'au tumulte des factions. Sa plus chère occupation était d'apprendre par cœur les vers les plus licencieux des poètes français. Le goût de la frivolité et de tous les arts qui plaisent dans la société des femmes dominait malgré lui dans les romans où s'^arait son imagination. Il n'étudiait ni la guerre ni le gouvernement; et cet homme , qui se croyait né pour le trône et pour être un jour le restaurateur de son pays , ne songeait qu'à devenir un protecteur de tous les arts de luxe, et surtout à cultiver ep ce genre de petits talents auxquels il attacBait les plus hautes prétentions. Sa Ggure , qui presque seule lui a valu cette couronne à laquelle se fixaient toutes ses pensées, était véritablement très-belle , quoique la faiblesse de sa vue, jointe au caractère même de sa physionomie , laissât toujours dans ses regards quelque chose de dur, de louche et de sinistre. Ses yeux étaient grands et noirs , ses cheveux noirs et épais ; ses traits avaient de Téclat et de la régularité ; sa taille , sans être grande et même sans élégance et sans grâce , n'était pas sans noblesse , et marquait de la force. Il avait dans son air, dans ses manières, dans sa démarche , ime sorte d'apprêt théâtral , et dans tous ses discour3 une tournure affectée, singulière et romanesque, qui , dans ses premières années , faisait attendre de lui des choses hors du cours ordinaire de la nature , mais qui s*est démentie dans les principales actions de sa vie, parce qu'elle tenait moins à la vraie tournure de son imagination et au fond de son caractère , qu'à la bizarrerie de son éducation. 11 parlait avec facilité en public , plus en bel esprit qu'en orateur, plutôt disert qu'éloquent, capable de converser* agréablement dans un cercle , de haranguer dans une académie^ mais non d'entraîner une multitude ou de détermi-