LIVRE VI
Ce désir de réformes parut dès lors généralement éteint. On eût dit que la légèreté nationale, Factivité des diiïérentes factions, et Fimpossibilité de parvenir à aucun changement utile , avaient éloigné de tous les esprits toute idée de ce genre. Les princes (!^artoryski s'en occupaient avec d'autant plus de secret. Mais pour établir de nouvelles eonstitutions, il était nécessaire que les députés des provinces à la diète générale, fussent munis de pleins pouvoirs ; et il devenait trop dangereux d'en foire ouvertement la demande; le primat, conduit par ces princes, se borna donc, dans les universaux qu'il publia pour indiquer le jour des élections, à faire un tableau fidèle delà situation où était la république. « Examinez, disait-il aux provinces, l'état présent de la patrie , dont la ruine instante et prochaine est prévue par tous les ^étrangers, étonnés de l'avoir vue subsister si longtemps sans aucun conseil, sans aucun gouvernement. Depuis trente-sept ans la puissance législative suspendue , nulle exécution des lois anciennes, la justice écrasée sous la force ; la liberté opprimée par la puissance , le commerce expirant , les villes et les cités , ces ornements des empires , tombant de toutes parts en ruines ; les bourgs et les villages, unique fortune de la noblesse, exposés aux incursions : dans quelles histoires trouverait-on l'exemple d'une nation livrée à de pareils désordres ? Comment nous dissimuler que nous touchons à l'entière dissolution d'une république si mal constituée, et qu'elle va devenir la proie de ses ennemis, ou s'abîmer toute entière sous ses propres débris? Citoyens, voilà les maux auxquels vous devez apporter remède ; et le premier, le seul qui soit aujourd'hui en votre pouvoir, c'est d'élire dans les diétines, des nonces éclairés et courageux qui se rassembleront à Varsovie , le 7 mai prochain. I^a nécessité nous inspirera alors des des-
seins utiles; et les circoDstances nous décideront sur la manière dont nous élirons un roi. »
Après la publication de ces universaux, tous les sénateurs se séparèrent, pour aller dans leurs provinces veiller aux intérêts qu^ils avaient entbrassés, préparer, par de sourdes intrigues, toute la noblesse aux différents desseins dont chacun d'eux se flattait encore ; et dans quelques mois les Polonais devaient offrir à Tunivers le plus grand spectacle qu'aucune nation lui eût offert : un peuple tombé dans l'anarchie, et qui, à la vacance du trône , rentré dans tous ses droits, était convoqué pour élire un roi, et former, malgré des voisins vigilants et redoutables , de nouvelles constitutions.
L'impératrice de Russie , pour avoir entre les mains les sommes nécessaires à l'exécution de son dessein , Gt suspendre, dans tout son empire, le payement des gages et la solde même des troupes. Les Russes n'en murmuraient point, espérant s'en dédommager par le pillage des provinces polonaises^ habitués depuis quelques règnes à regarder le choix d'un roi de Pologne comme un droit que leurs souverains exercent avec quelques efforts. Le grand-duc, à peine âgé de neuf ans, était élevé dans cette persuasion ; et ayant été amusé quelques instants par un Polonais aventurier, escroc et bouffon , nommé Gurowski, il dit, en apprenant la vacance du trône , qu'il voulait que Gurowski fût roi. Par un sentiment pareil à celui de cet enfant, l'impératrice voulait donner cette couronne au jeune polonais qu'elle avait aimé; mais elle craignait encore d'annoncer ce dessein. Elle apportait dans sa conduite cette réserve d'une femme qui, dans un désir passionné, craint de laisser voir qu'elle n'agit que par une passion. Quand elle se voyait contrariée par des gens hors d'état de lui résister, son orgueil
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s'en jfritait, et elfe s'opiniâtrait dans sa voTonté. Un secret émissaire, qui alla, en son nom, trouver les plus grands seigneurs du royaume , lui rapporta que la plupart s'indignaient à la seule idée d'avoir pour roi un homme dont ils avaient vu le grand-père économe dans une petite terre des princes Sapiéha. A ce nH)t d'économe, elle rougit, montra un mouvement d'impatience, et répliqua : « Quand il l'aurait été luîméme, je veux qu'il soit roi, et il lésera. « Mais son ambassadeur restait sans instruction positive. Jusqu'à ce moment, elle n'avait montré qu'une ambition vague ^ elle n'avait pu encore parvenir à se mêler dans les affaires générales de l'Europe. Les Polonais, malgré leur anarchie, lui avaient opposé récemmait^ et dès sa première démarche, des obstacles qu'elle n'avait pu vaincre. Cette vacance du trône hii ouvrait enfin une grande carrière; mais elle craignait de se voir une seconde fois compromise, se tenait prête à céder, si elle eût trouvé des forces capables de balancer les siennes; laissait le choix incertain entre ce jeune Polonais et l'un des Czartoryski , voyait avec joie ceux-ci interpréter ses intentions et aller au-devant de ses désirs.
Le comte Panin, son principal ministre, la secondait avec une activité qu'on ne lui avait pas encore connue ; plus déterminé qu'elle-mêqae à tout employer, à tout risquer pour faire réussir ce dessein. Le soin de flatter cette passion de sa souveraine n'était pas sou seul motif. Chargé en même temps d'élever le grand-duc et de conduire les affaires étrangères, il voulait , à ce qu'ont prétendu ses confidents , et comme nous l'avons précédemment rapporté, ouvrir à cette princesse un moyen honorable de restituer l'empire au légitime héritier, en passant elle-même, par un mariage, sur un trône étranger. Ennemi déclaré du nouvel amant qui depuis le commencement de ce règne dominait dans le palais; implacable dans ses ressentiments contre cet homme
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par lequel il avait été joué dans les factions qui avaien^placé Timpératrice sur le trône, il s'attachait à Thumilier, à traverser tous ses projets, à lui opposer un ancien rival. 11 espérait que cet ancien rival, devenu roi, reprendrait plus ai* sèment ses premiers droits sur le cœur de Catherine. Il se faisait un point d'honneur personnel de l'emporter par la seule force des affaires, sur tout le crédit que peut donner la faveur; et cédant à cette jalousie d'autorité que les ministres conçoivent presque toujours contre les favoris, saisissant, pour s'y abandonner tout entier, une occasion si nouvelle et si extraordinaire, il sortait enfin pour la première fois de son indolence accoutumée. Un de ses premiers soins fut de faire nommer, pour commander les troupes qui environnaient les frontières de Pologne , des généraux qui lui fussent personnellement dévoués, qui attendissent de lui leur avancement et leur fortune, et qui, s'il fallait entrer en Pologne, y marchassent non -seulement par obéissance et par devoir, mais avec cette ardeur et ce zèle pour le succès qui suivent communément l'esprit de parti, et que leur inspirait cet aveugle dévouement à ses volontés. Il s'occupait à aplanir les difficultés que les cours étrangères devaient susciter nécessairement à l'exécution de ce dessein; et ses négociations, dans la plupart de ces cours, étaient conduites avec autant d'activité que d'artifice.