LIVRE VI
banqueroutes elTrayaient les villes commerçantes, et rendaient incertaine la fortune des particuliers qui avaient soutenu le crédit des États. Les haines nationales et l'ambition des princes paraissaient amorties par de si longues calamités. Les prétentions opposées qui avaient armé tant de souverains étaient, par des traités récents, conciliées autant qu*elles peuvent Fétre. Les ligues formées dans les derniers troubles n'avaient plus ni sûreté ni convenance. Aucune puissance n'avait intention de renouveler la guerre , aucune n'en avait les moyens ; et toutes^ se rappelant avec effroi les malheurs qu'avait occasionnés le dernier interrègne de Pologne, souhaitaient unanimement que l'ambition de donner cette couronne ne troublât point cette fois une pai\ si nécessaire. Les Anglais, devenus souverains de toutes les mers^ renonçaient à toute liaison sur le continent. Cette grande révolution dans leur politique , l'aigreur des discussions qui subsistaient entre eux et le roi de Prusse, au sujet des subsides arriérés qu'il réclamait avec hauteur, et qu'ils refusaient avec ingratitude, tout annonçait le terme prochain de leur union passagère.
Ce prince était au comble de la gloire. Mais si tous les Ëtats qui l'avaient combattu étaient épuisés, les siens Tétaienl plus encore, et sa personne avait besoin de repos. La crainte de se trouver sans alliance forçait ce redoutable voisin des I^olonais à se rapprocher de plus en plus de la tzarine^ à chercher tous les moyens de lui complaire ; et cette conjoncture favorable aux vues de cette princesse, lui promettait Pallié dont elle avait besoin pour dominer en Pologne.
Les Turks, que nous avons vus tout prêts à prendre part à cette guerre qui venait de unir, déjà si étendue et si tcrnble, étaient retombés depuis dix-huit mois dans cette molle et présomptueuse indolence qui énervait toutes les forces de
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leur empire* La mort récente de ce visir qui avait employé tant d'insinuations, de souplesses et d'intrigues, à maintenir la paix, contre Tinclination et le vœu d'un maître sévère, ne causait encore dans l'État aucun changement réel. Ses maximes continuaient de régner» Des vieillards intègres occupaient toutes les grandes places ; mais ces vieillards nonchalants, efféminés, timides, sans expérience et sans lumières, étaient réduits à donner leur confiance à des subalternes avides et que les Russes pouvaient aisément corrompre. Un nouveau visir, connu par son courage et par son inimitié contre les Russes, était mandé des provinces d'Asie ; mais sans attendre son arrivée et ses conseils, le sultan, jaloux de gouverner par lui-même, voulut, en apprenant la mort d'Auguste, connaître les obligations que les traités lui imposaient; il fit apporter sous ses yeux tous ceux qui le liaient à la Pologne et à la Russie ; et ce prince, attaché scrupuleusement aux plus rigides principes de la probité musulmane , ne trouvant, dans aucun de ces traités, aucune stipulation relative à l'élection d'un roi de Pologne, jugea cette affaire entièrement étrangère à son empire.
Enfin, la fortune avait voulu qu'à cette même époque, le kan de Krimée, après avoir campé pendant deux ans sur les frontières de Pologne, s'en fût récemment éloigné, eût séparé toutes les hordes , et eût renvoyé dans leur différents pâturages leurs troupes errantes, croyant n'avoir plus rien à craindre depuis la mort du grand visir, sous l'administration duquel il avait fait soulever les Tatars; il était tout récemment rentré dans sa presqu'île ; mais ce prince éclairé , qui regardait avec raison l'indépendance de la Pologne comme un des plus sûrs boulevards de ses propres États, et qui veillait sur toutes les entreprises des Russes , autant que le peut un chef de Tatars, assujéti lui-même à l'empire ottoman, aussitôt qu'il apprit la va-
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cancedu trÔDe, demanda Taveu du grand-seigneur pour s'avancer une seconde fois avec cent mille Tatars sur les frontières de cette république. Il n'avait même demandé cette permission que pour la forme ; et sa résolution était prise de rassembler aussitôt toutes ses hordes et de marcher à leur tête, si quelque puissance voulait contribuer aux frais de cette expédition. Il fit secrètement parvenir cette proposition au ministère de France. 11 fit représenter à cette cour qu'une armée tatare n'était pas dispendieuse , quoique son propre souverain ne fût pas assez riche pour Tentretenir longtemps comme une simple armée d'observation, sans butin, sans contribution et sans pillage. Mais en effet, ce prince avait alors désarmé comme les autres puissances ; et dans cette suspension générale de toute hostilité en Europe, les Russes par l'invasion récente de la Kourlande, par leur dernière irruption en Lithuanie, et par le soin qu'ils avaient eu de laisser eu Pologne un magasin gardé par un détachement de leurs troupes, se trouvaient de toutes parts en armes sur les frontières et au centre même de cette réplique.