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moment était arrivé de s'en rendre la maîtresse absolue. Quelle gloire cette princesse eût réellement acquise, si, faisant en effet ce qu'elle paraissait faire, elle eût protégé chez une nation voisine et amie une nouvelle législation devenue nécessaire, et n'eût point mêlé à cette belle idée toutes les contradictions qui la détruisent? Quel avantage elle aurait pu acquérir pour elle-même , si , bienfaitrice de cette Dation toujours 6dèle dans ses traités, elle se la fût attachée par reconnaissance, sans menacer ces' infortunés républicains d'un joug qu'ils repoussaient avec effroi , et qu'elle leur faisait sentir avec dureté avant même qu'il fût imposé? Cette magnanimité eût même servi son ambition. Ce fut eu rétablissant l'ancienne liberté de la Grèce, et en conservant avec elle une apparente égalité, que les Romains la rendirent bientôt leur sujette. Mais Catherine, considérant la nouvelle puissance qu'elle acquérait en s'établissant sur les ruines de la Pologne , bien éloignée de prévoir que par cette démarche le reste de son règne allait être troublé, voulant plaire à la fois à ses sujets superstitieux, et se faire vanter par les philosophes , obéissant à ses prêtres et prétendant à la gloire , paraissant donner des lois à la Pologne par amour du genre humain, et voulant l'asservir par une suite de l'ambition attachée au trône de Russie, crut qu'elle se rendrait souveraine dans cette république par un système de gouvernement qui équivaudrait à une conquête ; elle entreprit de changer chez une nation encore indépendante, et la religion et les lois, c'est-à-dire, tout ce que les conquérants habiles qui ont eu l'art d'affermir leur domination ont toujours respecté chez les peuples vaincus ; et elle eut le malheur de confier Texécution de ce projet à un esprit extravagant. Tout semblait, il est vrai, l'y enhardir; tout semblait lui répondre que cette ambition imprudente et précipitée ne troublerait point la paix si nécessaire à son empire : elle sa
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flattait que TEuropé apprenant avec surprise l'asservissement des Polonais après qu'il serait consommé, la respecterait encore plus dans ce formidable accroissement de puissance. Les cours protestantes, entraînées par la protection qu'elles accordaient aux dissidents, semblaient faire cause commune avec elle>. La maison d'Autriche, uniquement attentive aux progrès de la puissance prussienne, avait promis de ne donner aucun secours aux Polonais, si le roi de Prusse ne prenait aucune part à ces troubles ; et ce.prince, en quittant aussitôt la scène, laissait Catherine y dominer seule, et recueillir, à ce qu'elle croyait, tout le fruit des soins qu'Us a V aient j usque-là pris en corn mun .
Quant aux Turks, son résident à Constantinople, se repprochant comme une faute d'avoir précédemment excité les inquiétudes du divan en cherchant à les prévenir , et d'avoir ainsi provoqué des explications dangereuses, gardait dans la crise actuelle un silence affecté. Il restait dans une inaction apparente; mais il employait toute son adresse à faire revenir au divan, par mille voies différentes, qu'il s'agissait seulement en Pologne, quels que fussent les bruits et les murmures , d'une querelle de la religion chrétienne. D'ailleurs les Turks étaient toujours occupés des calamités récentes qu'ils venaient d'éprouver ; et Catherine se promettait de les occuper encore dans l'intérieur de leur empire d'une manière plus fâcheuse. Une foule d'émissaires russes commençaient à souffler dans les provinces grecques le fanatisme et la révolte* Ainsi, dans une profonde sécurité au milieu de tant de projets, d'entreprises et d'intrigues, Catherine, sans dérober uujour à ses plaisirs, enchaînait d'une main la république de Pologne, et de l'autre s'occupait à tracer des lois à son empire ; dans le même temps que les Polonais, trompés par sa dangereuse protection, allaient être contraints de s'assembler dans leur capitale pour réformer leur gouvernement.
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Ëlte avait mandé dans Moskou les députés de toutes les provinces de ses vastes États. Les deux nations les plus opposées de génie et de mœurs , une république tombée dans une horrible anarchie, et un empire soumis au despotisme le plus cruel, tous deux les plus étendus qu'il y eût sur la terre, allaient s'assembler chacun dans leur capitale pour se donner de nouvelles lois; tous deux dirigés par le génie de Fimpératrice Catherine 11 : Fun sous son autorité; Tautre sous sa protection. Jamais aucun spectacle n'avait paru plus digne de Fatiention des hommes ; jamais aucune conjoncture u 'avait offert à un souverain une occasion plus favorable démériter l'admiration et la reconnaissance du genre humain. Pourquoi l'histoire ne pourra-t-elle transmettre à la postérité que des regrets sur le triste usage que cette princesse a fait d'une conjoncture si extraordinaire et si belle ? On voyait arriver dans Moskou les représentants de vingt nations, qui n'avaient aucun autre rapport entre elles que d'être soumises au même despote ; diflérentes par leur langage, par leurs habillements, par leurs mœurs, par leurs figures ; les uns adorateurs du Christ, les autres du Grand-Lama, quelques-uns d'un Dieu unique : ceux-ci du Soleil, ceux* là de plusieiu^ dieux. Il ét^it bien étonnant que Timpératrice, dans une instruction qu'elle écrivit pour eux, commençât par dire que l'amour de la patrie vient dç la charité chrétienne. Ce qui était bien plus étonnant encore, c'était de convoquer une assemblée aussi solennelle avec Tintention de conserver un pouvoir illimité , et d'^ annoncer cette volonté destructive de toutes les lois, comme le principe d'après lequel on devait les faire. Le premier travail de ces députés devait être d'étudier quelques pages du livre immortel de l'Esprit des lois, que l'impératrice avait daigné compiler de sa main et donner sous son nom.
L'état misérable de ces peuples se faisait sentir dans tout
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le reste de cette instruction, soit par les détails puérils où elle se crut obligée de descendre pour ceux de ces législateurs qui ne sauraient pas écrire, soit par Tordre qu'elle donnait à ceux qui ne la comprendraient pas, de la relire jusqu'à ce qu'ils Tentendissent; mais surtout par les étranges récompenses promises à tous ceux qui auraient travaillé à ce grand ouvrage, lis devaient, pendant tout le reste de leur vie, être exempts de recevoir la question (le knout), à moins que ce ne fût sur un ordre même de l'impératrice. Toutes leurs démarches, dès qu'ils furent assemblés, furent soumises à l'autorité vigilante du despote ; et quand les députés, le sénat, les collèges auraient enfin signé les lois nouvelles, on devait les remettre à l'impératrice, et attendre ses ordres.
Cette princesse adressa en même temps à son ambassadeur en Pologne de nouvelles instructions, sur les moyens de terminer toutes les affaires de la république, sur l'esprit du nouveau gouvernement qu'il fallait y établir ; et sentant bien qu'il fallait être sur les lieux pour décider une fouie de cas particuliers, elle lui envoyait les pouvoirs les plus étendus, elle lui confiait le commandement de toutes les troupes qui étaient en Pologne : ou du moins les ordres donnés aux généraux russes portaient expressément de se conformer en tout aux intentions de cet ambassadeur, et d'agir en tout de concert avec lui. Elle lui recommandait de contenir les Polonais , d'effrayer plutôt que de punir, et de s'occuper à prévenir les désordres plutôt que d'avoir à les venger. D'après cette nouvelle instruction, il était devenu nécessaire que les députés pour la diète reçussent de leurs provinces des pleins pouvoirs pour changer le gouvernement. Repnin parut alors adhérer aux instances des confédérés, qui ne cessaient de le solliciter à ce sujet, lui représentaient que cet unique dessein avait engagé la nation à se confédérer, et que si on n'avait aucun égard à ses plaintes, elle ne con-
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seutirait à aucun des arraDgements que proposait la Russi«. Mais Repoin eut besoin d'employer toute son autorité pour déterminer, ou plutôt pour forcer le roi à un changement qu'il avait tant raison de redouter. Poniatowski céda à la crainte, et de nouveaux universaux convoquèrent enfin la Dation pour établir un nouveau gouvernement.