XXXV. Premiers projets de la confédération de Bar
On avait résolu d'enlever en même temps tous ceux dont cet enlèvement aurait plutôt irrité le zèle qu'il ne les aurait intimidés, l'évêque de Kïow, le palatin de Krakovie et son fils, en qui la piété filiale, s'il fût resté libre après la détention de son père, aurait encore ajouté au zèle qu'il avait montré pour l'indépendance de son pays.Repnin avait aussi envoyé ordre aux soldats qui suivaient la même route que l'évêque de Kamienieç, de s'assurer de cet évêque, au môme moment où on devait arrêter à Varsovie ceux que cet
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ambassadeur regardait comme chefs des rebelles. Mais les nouvelles de ce qui se passait dans cette ville avaient redoublé la défiance de Krasinski ; la connaissance qu'il avait du caractère des Russes ne lui permettait pas de douter que cette résistance généreuse, mais impuissante^ ne finit par des désastres ; il voyait avec inquiétude que sur la même route qu'il suivait, une escorte de soldats russes^ sous prétexte d'accompagner par honneur la castellaue de Kamienieç, le suivait lui-même, et ne le perdait pas de vue, au point que déjà il était véritablement prisonnier des Russes.
Mais à quelques journées de Varsovie, il avait quitté ses équipages, s'était déguisé en chasseur, avait pris des routes détournées, avait traversé sous ce déguisement les détachements russes qui environnaient Varsovie, et le soir même oîj l'enlèvement venait d'être manqué, il arriva dans un faubourg séparé de cette ville par la Vistule ; il y fit demander une conférence à l'évêque de Krakovie. Soltyk ne doutant pas que ses démarches ne fussent observées, sentit que cette entrevue pouvait traverser le dessein qu'avait l'évêque de Kamienieç de se tenir caché. Il lui envoya un émissaire fidèle, et le fit presser de paraître pour animer de plus en plus par sa présence la fermeté constante de tant de bons citoyens.
Les projets de l'évêque de Kamienieç étaient entièrement contraires. Il fit dire à Soltyk par cet émissaire, que toute résistance était inutile ; que montrer aujourd'hui du zèle et du courage ce n'était pas défendre la patrie, mais se perdre; qu'il fallait réserver tous les gens courageux pour des desseins plus sûrs, attendre, pour éclater, les mouvements de Turks, dont il croyait la résolution positive; laisser faire cette diète, en s'assurant seulement d'un nonce audacieux qui protestât contre ses décrets ; former ensuite une confédération générale, et la commencerjdès aujourd'hui par une
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conjuration secrète de toute la Pologne, dont il lui envoya le plan : chacun devait jurer de ne révéler à qui que ce Fût, non pas même à la personne qui lui serait la plus chère, si ce n'était au temps marqué, ni les noms de ceux qui composeraient cette conjuration, ni le lieu des assemblées, ni rien enfin de Fintelligence qui régnerait parmi les conjurés. On devait faire serment de défendre la foi et la liberté aux dépens de sa vie et par les armes ; d'obéir aux généraux qui seraient choisis ; de ne faire avec les ennemis aucun accord que la patrie ne fût libre : puis, se fournir de deux chevaux et de toutes les armes nécessaires pour combattre. Le projet contenait de plus la formation des compagnies de confédérés, la manière dont serait élu le général, et dont serait formé le conseil suprême. Il était dit que la paye des troupes serait la providence, et Thonneur de délivrer la patrie ; mais que quiconque serait en état d'assister les autres, les assisterait de tout son pouvoir ; que chacun des conjurés serait tenu d'attirer à la société le plus de compatriotes qu'il lui serait possible, en leur persuadant l'avantage et la nécessité de cette confédération. On devait se soumettre à la peine de mort, si on manquait à quelques-uns de ces articles. Le mot de la confédération en exprimait le vœu , c'était la liberté ou la mort. L'évêque de Ramienieç se proposait d'aller à Vienne, afin d'obtenir de cette cour la promesse que jles Turks exigeaient ; il s'était déjà assuré de presque toute la noblesse des palatinats méridionaux : et afin qu'à un jour pris, tout le royaume éclatât à la fois, il demandait à l'évêque deKrakovie de choisir dans la diète les nonces les plus sûrs, pour les charger de prendre, à leur retour dans les provinces; les signatures et les serments de leurs districts. Il le priait luimême de modérer son zèle, d'échapper à la fureur des Russes^ et de se réserver pour le temps de la vengeance. L'évêque de Krakovie, qui à chaque moment, s'attendait
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à être enlevé, se pressa de confier l'exécution de ce dessein à des hommes sûrs. Cet homme si fier vit pourtant sans jalousie que rhonneur de délivrer la patrie était, selon toute apparence , réservé à un autre. Il vit avec joie ce qu'il avait toujours espéré, que pendant son exil la patrie trouverait encore des défenseurs ; que la république ne tenait pas à sa seule personne, comme les oppresseurs delà Pologne le pensaient ; il ne se départit point de sa fermeté, eu disant n Qu'il est des vertus de caractère et de position ; qu'eu sa qualité de premier sénateur, il devait soutenir l'honneur de la Pologne ; mais que si son exil ou sa mort marquait le dernier terme de l'oppression de son pays , il voyait avec joie que l'évêque de Kamienieç, par des vertus diftérentes, lui eût préparé des vengeurs ; et qu'ainsi, tandis que l'oppression serait au comble, le soulèvement fût déjà prêt ». Il écrivit à l'évêque de Kamienieç : « J'ai cédé jusqu'au point où l'honneur, la loi et le salut de la patrie me le permettaient; plier davantage ce serait consentir à notre honte ; puis-je céder sans me démentir, et me démentir sans me déshonorer? Que chacun de nous cherche le salut de la patrie dans les vertus propres à son caractère ; j'aurai par ma fermeté soutenu Thonneur de mon pays ; j'aurai forcé les Russes à ne pouvoir exécuter leurs projets que par la tyrannie la plus ouverte ; et les maux qu'ils me préparent auront encore quelque utilité, en rendant légitime tout ce que la prudence vous a inspiré, et en ouvrant ainsi à vos vertus une nouvelle carrière ». Pour seconder autant qu'il le pouvait le projet de l'évêque de Kamienieç, il remit une protestation contre tous les actes de cette diète, entre les mains d'un nonce courageux, ne croyant pas, disait-il, que pendant sa prison, ses concitoyens regardassent sa voix comme anéantie ».