XXXVI. Enlèvement des principaux opposants; et ses suites
Quelques délations vagues portèrent au roi le bruit des nouvelles mesures que prenait Févêque de Krakovie ; ce prince informa aussitôt Repnin, par une lettre, qu'il y avait de nouveaux dangers: et la résolution fut prise de ne plus difTérer Tenlèvement que jusqu'à l'entrée de la nuit.
On disposa tout afîn que les trois sénateurs et le nonce qu'on voulait enlever le fussent dans le même instant. Oo répartit les troupes russes dans les places publiques , pour contenir la ville , dont on craignait le soulèvement. Gaétan Soltyk, évêque de Krakovie, duc souverain de Sévérie, était à souper chez le premier auteur de sa fortune, son ancien ami le comte Mniszek, maréchal de la cour. La nouvelle que les troupes russes étaient en mouvement de toutes parts, y fut précipitamment apportée ; et aussitôt celle que toutes les rues voisines se remplissaient de soldats. Cet hôtel d'un ministre de la république fut enveloppé, la porte enfoncée ; des sentinelles, à mesure qu'on avançait dans l'hôtel, placées à toutes les fenêtres ; il restait encore un passage facile et sâr dans une maison inviolable pour les Russes mêmes, celle du ministre de Prusse : on accourt , on presse l'évéque de s'évader, en lui représentant la facilité de cette évasion et la sûreté de cet asile. Mais la fuite la plus assurée lui parut indigne de lui. Les Russes entrèrent à la fois par trois portes opposées dans le lieu où il était ; il se lève, et, s'approchant de la cheminée, il jette au milieu du brasier les papiers importants que, dans l'attente de cetévénem^it, il portait toujours sur lui; et se retournant alors vers l'ofGcier, il lui dit : « Me connaissez- vous? Savez- vous que je suis souverain, sénateur et prêtre ? » Le Russe ayant ré-
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pondu que ses ordres étaient de Tarrêter, Tévéque lui répliqua alors d'un ton plus doux, que dans la persuasion où il était que cet enlèvement se ferait chez lui, il y avait destiné une boîte d'or pour celui qui s'était chargé de cette commission; qu'il était fâché de se trouver surpris sans l'avoir : et aussitôt, après avoir embrassé le comte Mniszek, qui paraissait également frappé d'indignation et d'épouvante, il suivit sans émotion l'officier russe.
L'évéque de Kïow, Joseph Zaluski, réveillé par le bruit, fut trouvé à genoux, un crucifix en main. Après avoir prié Dieu d'agréer le sacrifice de sa vie, il donna sa bénédiction à tous ses gens en pleurs, pria Dieu de pardonuer à ceux par les ordres de qui H était arrêté, et partit nu-pieds comme il se trouvait ; mais le Russe, qu'en ce moment la superstition prépara à la pitié, lui dit de se vêtir davantage.
Yenceslas Rzewuski, palatin de Krakovie et petit-général de la Couronne, après un moment de silence, dit aux officiers russes : « Je regarderais la mort comme une grâce ; il me serait glorieux de perdre la vie par les mains des assassins, pour avoir défendu la religion et la liberté ; au lieu qu'étant sénateur et général, on humilie, on déshonore ma nation enm'arrêtant ».
Séverin Rzewuski croyant, quand il fut arrêté, que ce malheur lui était personnel, s'occupait uniquement du soin de ne point troubler le repos de son père, infirme et malade.
Ils furent tous conduits séparément et sans domestiques, de l'autre côté de la Vistule, au camp des Russes. Dès le lendemain , on leur fit prendre le chemin de Russie sous une escorte d'environ deux cents hommes, sans qu'ils eussent la liberté de se parler ni de communiquer d'aucune manière l'un avec l'autre.
Depuis , on montrait avec un attendrissement mêlé de respect les misérables chaumières qui sur la route servirent
de prison à ces illustres victimes. La dureté naturelld aux Russes, quand on n'y eût mêlé aucune vengeance, aurait paru cruelle envers des vieillards que Thabitude des riches* ses avait accoutumés à toutes les commodités de la vie ; mais on y ajouta toutes sortes de rigueurs : on leur refusa non -seulement les soulagements que Tâge et les infirmités de quelques-uns leur rendaient nécessaires, mais ce qu'on ne refuse jamais ailleurs aux plus grands criminels.
Le général Nummers, à qui on les adressa à Vilno, ne voulut pas prendre sur lui de les faire passer en Russie, et demanda des ordres à cette cour.^
L'impératrice, pour réponse, leur fit offrir la liberté, s'ils voulaient s'engager par écrit à ne pas s'opposer à ses volontés et aux opérations de son ambassadeur. Cette offre fut faite à chacun séparément dans sa prison, et fut rejetée par tous. Aussitôt ils furent transférés à Smolenskc, où il fut défendu de parler d'eux ni de proifoocer leurs noms ; et de là, quand les confédérations éclatèrent en Pologne, ils furent transférés en Sibérie. Le jour qui suivit cet enlèvement, les Russes demeurèrent sous les armes dans Varsovie et aux environs de cette ville. Tous les carrefours occupés par des piquets, toutes les avenues gardées, on ne laissait ni approcher ni sortir personne de cette capitale. On y cherchait levéque de Kamienieç dont on avait su l'arrivée; et des détachements étaient envoyés partout aux environs à sa poursuite. On craignait aussi quelque mouvement dans le peuple. Mais tout resta dans la consternation.
Le sénat et les nonces en corps se rendirent chez le roi, pour se plaindre de cette violation du droit des gens et de la sûreté publique. Pendant que la ville entière était dans le deuil et l'épouvante, ceux qui entrèrent dans le cabinet du roi, l'y trouvèrent paisiblement assis à son bureau, dans l'attirail d'un dessinateur, entoure de pots de carmin, de