I. Ce que devint Vévéque de Kamienite après son évasion de
Varsovie.
L'évéque de Kamienieç, poursuivi par les Russes, leur avait échappé déguisé en médecin, 11 avait repris le chemiu de Kamienieç par des routes détournées, visitant des malades de châteaux en châteaux, et ayant même sous ce déguisement donné ses soins à un des ofOciers qui le poursuivaient. Il était incertain si tous ses projets n'étaient pas tombés entre les mains des Russes^ avec les papiers de Tévêque de Krakovie. 11 attendait que les événements publics le lui fissent connaître ; mais il jugea bientôt, en apprenant ce qui se passait à Varsovie, que tout était encore en sûreté. Après avoir envoyé à Constantinople le récit des nouvelles violences que les Russes avaient commises dans la diète, et pris encore des mesures pour former cette confédération générale qu'il avait projetée, il traversa une seconde fois la Pologne dans un danger perpétuel d'être enlevé par les Russes. Un jour, sur le point d'être pris, il échappa caché dans un vieux coffre qui servait de siège à un traîneau de paysan. Arrivé dans un lieu sûr, où plusieurs de ses gens avaient reçu ordre de l'attendre, il s'habilla en officier prus-
sien, fit vêtir son monde des mêmes uniformes ; et menant avec lui une remonte de chevaux ukrainiens, il traversa plusieurs détachements russes, et s'approcha ainsi de Varsovie, il parvint à renouer quelque correspondance dans cette ville, et partit ensuite pour la Silésie, se proposant de passer dans les pays étrangers, afin de solliciter Tappui des cours amies de la Pologne, et de les employer à obtenir la neutralité de la cour de Vienne, et d'attendre lui-même dans un repos forcé et loin des périls qui le menaçaient, les mouvements que les Turks avaient promis de faire; mais comme il était près de passer les frontières, il apprit, et pensa mourir de douleur en l'apprenant , qu'un éclat prématuré avait rompu toutes ses mesures, et que tous ses desseins avaient été précipités avec une témérité incroyable.
II. Caractère de Pulaski. — Ses premières démarches pour former une cor^fédération contre les Russes.
Un gentilhomme nommé Pulaski avait été émissaire entre les deux évêques de Krakovie et de Kamienieç, le jour ou celui-ci s'était rendu dans le faubourg de Varsovie. Pulaski depuis longtemps brûlait du désir de délivrer sa patrie. Tous ses entretiens respiraient sa haine violente contre les oppresseurs de la Pologne. Ceux qui détestent son entreprise et qui s'attachent à flétrir sa mémoire, prétendent qu'il avait jusque-là vécu dans une sorte d'avilissement. « Il exerçait, disent-ils, avec plus de profit que d'honneur, la profession d'avocat dans les grands tribunaux, où il n'est permis, il est vrai, qu'aux gentilshommes de plaider. Habile dans tous les détours de la jurisprudence, exercé à toutes les finesses de la chicane, il avait acquis par les ruses de ce métier un bien considérable, en achetant de
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mauvais procès que cette méprisable iadustrie lui faisait eusuite gagner à son profit personnel. Il s'était voué d'abord aux princes Czartoryski, et dirigeait leurs affaires contentieuses ; mais après quelques années d'attachement il leur était devenu suspect , et avait quitté désagréablement leur service. Au temps dont nous parlons, il était âgé de soixante et deux ans, et toute sa vie il avait enduré les railleries publiques sur son peu de courage^ n'en marquant jamais de ressentiment, riant le premier de ces injures, qui étaient passées en plaisanteries ; espèce de cynique qui plaçait sa constance et son courage à se procurer par son habileté une grande fortune, en bravant tout ce qui ne lui paraissait qu'opinion ». Ceux au contraire qui honorent son entreprise et qui respectent sa mémoire, disent que dès sa jeunesse il avait montré son zèle ardent pour la liberté de son pays ; que dans les guerres occasionnées par l'élection de Stanislas, il avait levé et conduit avec gloire un corps de quatre cents hommes -, qu'étant né avec une fortune considérable, mais chargée, comme toutes les fortunes polonaises, d'hypothèques et de procès, il avait plaidé ses propres causes devant les tribunaux, ayant toujours pensé que la justice et l'éloquence dans les républiques même les plus corrompues sont encore préférables à toutes les brigues, et reprochant à ses compatriotes de compter moins dans leurs affaires sur la protection et la force des lois, que sur la faveur et l'appui des grands; que par une telle conduite, dans un temps où presque tous les gentilshommes polonais étaient clients des grandes familles, son habileté lui avait au contraire donné pour clients les plus grands de la république ; que les princes Czartoryski avaient été de ce nombre, mais'qu'il avait rompu avec eux aussitôt que leur ambition avait voulu s'élever audessus des lois. Ils ajoutent qu'étant formé sur les mœurs antiques, il avait un grand dédain des injures particulières ;
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que cette vertu si inconnue de nos jours est une des plus nécessaires au maintien des républiques, et que la Pologne eût été sauvée si cette vertu y eût été plus commune. Ils disent qu'un homme assez violent pour s'emporter à des injures et à des menaces, n'inspirait à ce vertueux citoyen qu'un sentiment de pitié, et qu'il disait tranquillement : « C'est un fou. »
Ce qui l'avait le plus frappé dans tous les événements de l'histoire, ce sont les ressources du génie, du courage et de la fortune, contre les adversités qui semblent désespérées. Il se plaisait à rappeler queMaximilien, battu et pris parles Polonais, était ensuite devenu empereur d'Allemagne ; et il s'était fait de cet exemple une sorte de proverbe familier qu'li opposait à tous les revers. Cet homme, d'un esprit subtil et qui possédait dans sa mémoire le recueil immense des lois de son pays, avait été choisi pour un des conseillers de la confédération de Radom. Repnin, qui le considérait peu, qui le connaissait à peine , ne s'était pas opposé à ce choix ; mais Pulaski semblait avoir attendu de grandes occasions pour se développer tout entier. Après avoir remis pendant tant d'années le soin de toutes ses querelles à la justice civile, il montra au sujet des outrages faits à sa patrie une fermeté qu'on ne lui avait jamais connue. L'évéque de Krakovie prit en lui une juste confiance, et pour conférer plus facilement avec lui, il le logea dans son palais. Dèslors Repnin le regarda de mauvais œil. 11 fît même un jour le mouvement de le frapper , parce que cet ambassadeur s'étant couvert en lui parlant, Pulaski au même instant s'était aussi couvert. Pulaski, jusque-là insensible aux injures qu'il avait reçues de ses compatriotes, conserva de celle-ci un ressentiment profond ; et ayant porté toutes les paroles entre les deux évéques de Krakovie et de Kamienieç, son zèle aeheva de s'enflammer dans ses conférences avec de si