XLIII. Tableau de Vétat intérieur de Vempire de Russie
Avant de commencer le récit de cette guerre terrible où le trône des Ottomans fut ébranlé, où les habitants de la zone glacée allèrent combattre des hommes nés près de l'équateur, où la Russie, devenue plus illustre par des victoires inespérées, se trouva cependant incapable d'achever ses conquêtes et de poursuivre ses entreprises, examinons quel était l'état intérieur de cet empire. Cet examen paraît nécessaire pour apprécier ses vastes projets, et pour nous donner l'intelligence des principaux événements qui nous restent à raconter.
La Russie, peu fréquentée des voyageurs, n'était connue en Europe que par la voix des panégyristes, par des relations de succès toujours exagérées, par les efforts excessifs qu'elle avait faits depuis soixante ans. L'enthousiasme qu'avait excité dans les esprits le règne extraordinaire de Pierre I^"*, durait encore. Du sein de l'ignorance et de la pauvreté, un peuple nouveau s'élevait à l'empire, sans que les peuples ri-
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ches, polis et savants, en eussent témoigné ni jalousie, ni inquiétude. Cet exemple est unique dans l'histoire. Au lieu de ce dédain que toutes les nations ont tour à tour éprouvé dans le premier éclat de leur puissance, de ces railleries trompeuses que des villes plongées dans le luxe faisaient autrefois contre Rome bâtie de bois et de briques, au temps où elle commençait à donner des lois à Tunivers, au lieu du ridicule que des courtisans asiatiques s'efforçaient de jeter sur les mœurs des Spartiates, dont ils sentaient avec dépit l'ascendant, et dont ils méconnaissaient les vertus , les Russes au contraire éprouvaient en Europe une faveur générale. Les causes n'en sont pas difficiles à saisir. Le soin qu'ils avaient eu de prendre nos manières et d'imiter nos usages, l'accueil que Pierre l*^"^ avait fait aux sciences et qui attachait à sa gloire ceux qui dispensent la louange ou le blâme, l'amour du merveilleux qui se trouvait dans ces exagérations, cette espèce d'intérêt qu'on prend même involontairement à voir réussir de grands desseins, et peut-être enfin notre* haine contre notre gouvernement , tout avait contribué à donner aux esprits cette singulière disposition. On applaudissait aux entreprises de cet empire. On le voyait avec plaisir se porter pour rival des puissances les plus considérées; mais au moment où d'imprudentes démarches l'engagèrent dans de nouveaux efforts, quel élait en effet son état intérieur? Les desseins conçus par Pierre le pour faire passer par son empire le commerce du monde n'avaient point eu d'exécution. Les canaux qu'il avait commencés pour la jonction des mers restaient interrompus; la ville de Kronstadt, premier port de cet empire et située près] de sa capitale, demeurait déserte ; le port construit sur une rivière dans laquelle les eaux de la mer ne remontent point, voyait se pourrir dans Teau douce le peu de vaisseaux échappés aux tempêtes de la mer Baltique, ou plutôt à l'ignorance de
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leurs conducteurs; la ville de Pélersbourg n'ayant point été achevée sur les plans de son fondateur, on n'y voyait plus que les vestiges des canaux qu'il avait creusés pour la rendre semblable à Venise; cette chaussée fameuse entre Pétersbourg et Moskou, si vantée dans quelques relations et comparée aux voies romaines, n'était qu'une misérable route dans des sables, sur des fascines, au travers de vastes solitudes : et l'admiration avec laquelle les Russes ne ces^ saient d'en parler provenait de l'étounement où ces barbares étaient encore d'avoir vu ouvrir ces longues forêts. Il est vrai que Moskou> leur ancienne capitale, était d'une immense étendue, et ne cessait de s'agrandir. C'était l'effet d'une étrange superstition. Jamais en Russie une église n'a été abattue ; achever de la démolir quand elle menace ruine serait un sacrilège; on l'abandonne, et à côté on en bâtit une nouvelle. Les Moskovites racontent sérieusement qu'ils ont seize cents églises dans leur ville. Ce calcul est exact ; mais pour peu que leur superstition dure, ils auront bientôt une ville toute d'églises.
La plupart des nations ayant reçu dans leurs mœurs des influences étrangères sont perpétuellement en contradiction avec elles-mêmes, et n'offrent aux observateurs qu'un ta* bleau variable ; mais la discordance actuelle des mœurs du peuple russe passe ce qu'il y a jamais eu de plus bizarre. Leur antique pauvreté et le faste asiatique ; les superstitions judaïques et la licence la plus effrénée ; la stupide ignorance et la manie des arts ; l'insociabiiité dans une cour galante ; la fierté d'un peuple conquérant et la fourberie des esclaves ; des académies chez un peuple iguorant ; des ordres de chevalerie dans un pays où le nom même de l'honneur est inconnu ; des arcs de triomphe, des trophées et des monuments de bois ; l'image de tout, et rien en réalité ; un sentiment secret de leur faiblesse et la persuasionqu'ils ont atteint
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dans tous les genres la gloire des peuples les plus fameux : voilà ce qui résulte après un demi-siècle de ces étonnants travaux de Pierre F"*, parce qu'il ne songea point à donner des lois, qu'il laissa subsister tous les vices, et qu'il se pressa d'appeler tous les arts avant que d'avoir réformé les mœurs- On croirait voir les matériaux d'un superbe édiGce épars,. dégradés et noircis par le temps avant que d'avoir été employés, parce qu'un architecte imprudent les avait préparés sur de fausses mesures ^ et que, par cette faute, l'ouvrage à peine élevé au-dessus de ses premiers fondements et abandonné sans pouvoir être fini, n'offre déjà plus qu'un spectacle de ruines.
Ce qui restait de ce règne célèbre, ce n'était pas un empire policé, comme les panégyristes deTierre ne cessaient de le répéter ; c'était un peuple féroce armé de tous les arts de la guerre.
Cependant, leur état militaire était présenté sous leurs yeux d'une manière trompeuse et qui donnait une fausse idée de leur puissance. Tout ce qui recevait du tzar quelques appointements , chambellans , médecins, comédiens et valets , tout se trouvait écrit sur l'état de la guerre. Quatorze éléphants, autrefois envoyés de Perse à cette cour, étaient pour leur entretien inscrits sur la liste militaire au grade de lieutenants-généraux. Ainsi était composée cette formidable liste de huit cent mille combattants qui leur donnait tant de conflance et de vanité, mais qui était véritablement réduite à cent cinquante mille hommes sous les armes. La discipline de ces troupes facilitée par l'esclavage, n'avait pas corrigé tous leurs anciens vices; et la plus dangereuse malpropreté régnait encore dans leurs camps, ainsi que dans leurs palais.
Pour entretenir cette armée , les provinces continuaient de se dépeupler. Dans celles du nord, les filles ne trouvaient
plus de maris. Quand il y naissait un enfant mâle, on voyait aussitôt vingt filles nubiles accourir et s'offrir à Fenvi pour prendre soin de cet enfant, en restant servantes dans la maison où il était né, sans aucun autre salaire que la promesse de répouser un jour.
On réparait, il est vrai, cette dépopulation en attirant sans cesse des étrangers ; mais les colonies fondées par leur affluence étaient bientôt dévastées par l'autorité tyrannique des gouverneurs. La nouvelle Serbie, florissante dans les premières années ^ parce que les Grecs y accoururent en foule, était déjà tombée avant l'incursion des Tatars ; et la plupart des colons grecs , préférant leur ancien esclavage, étaient déjà retournés dans leur pays.
Catherine connaissait si bien cette dépopulation qu'à son avènement au trône , elle fit répandre par toute l'Europe et imprimer dans tous les papiers publics, une espèce d'état des déserts de son empire, offrant des possessions à quiconque voudrait les venir cultiver.
L'Europe, depuis que le luxe s'y est" généralement introduit, a vu passer entre les mains de quelques heureux la fortune des peuples; et tous lesÉtats sont'pleins d'une multitude sans possessions et sans patrie- Une foule de ces infortunés vint alors chercher quelque propriété en Russie. Les Russes n'épargnaient aucun artifice pour ces sortes de séductions. Leurs ministres, dans toutes les cours, avaient dans leurs instructions un ordre particulier à ce sujet. Ils annonçaient le dessein d'attirer des artistes dans tous les genres ; mais touthomme était bon pour eux, et sous quelque prétexte qu'il eut été attiré en Russie, s'il avait des enfants, c'étaient autant d'esclaves pour les maisons des seigneurs russes. Tout voyageur de cette nation se livrait à ces manœuvres. Ils avaient partout de ces émissaires auxquels on donne le nom d'embaucheurs. Il se trouvait même en Hollande un Français nommé Beau-