‹ Révolutions de Pologne (volume 3)Chapitre 177 sur 184 · LITRE IX · texte numérisé non relu

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regard, établi auprès d'Utrecht, qui avait traité publiquement avec Fimpératrice pour lui vendre des hommes, et qui avait dans toutes des parties de l'Europe des correspondants chargés de débaucher des paysans, des artistes et des soldats. Les Hollandais sous un pareil entrepreneur, faisaient avec la Russie le commerce d'aventuriers européens, comme on fait la traite des nègres.

£n quittant les belles provinces que la Russie- possède en Europe, pour pénétrer dans le nord de FAsie, on croirait du moins trouver dans ces pays inconnus , la nature encore innocente et neuve, spectacle doux et consolant, que les observateurs attentifs ont plus d'une fois opposé aux maux qu'ils voyaient plus près d'eux ; mais que trouve-t-on. dans ces vastes contrées ? Des milliers de soldats épars à la garde des prisonniers; des cachots où la disgrâce et le crime sont punis des mêmes peines ; des sauvages nés doux et bienfaisants, que le plus féroce des peuples prétend civiliser ; des pays presque déserts et de plus en plus dépeuplés par Fexploitation des mines, et surtout par cette horrible maladie apportée d'Amérique, et déjà parvenue si loin, sans [qu'on y ait acquis la connaissance du remède.

La révolution entreprise par Pierre V^ n'a point franchi les limites de FEurope. Les pays éloignés de la capitale ignorent les arts les plus nécessaires. Au delà de Moskou , en avançant vers l'Asie, vous rencontrerez ^ à quatre-vingts lieues des nations sauvages qui errent dans des forêts inconnues. On peut assurer, sur la foi de témoins oculaires, qu'au nord de la Sibérie, dans une bourgade nommée la ville de Tomsk, un couteau apporté par quelque hasard, il y a peu d'années, y passa pour une merveille, et fut, par une délibération publique, attaché solennellement à un tronc d'arbre au milieu de la ville , pour l'usage commun de tous les habitants.

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La plupart de ces ûations sont uniquement occupées à la chasse des animaux qui portent les fourrures précieuses. Elles en échangent les peaux contre des merceries ; et les Russes donnent à ce commerce le nom msolent de* tribut. Mais si ces fourrures abondent dans un pays nouvellement découvert, il en sera bientôt épuisé, comme le sont à présent les autres pays où le luxe les cherchait autrefois. Ces sauvages n'ayant plus alors aucun objet de commerce, il est vraisemblable que la Russie éprouvera au sein de son empire, ces petites guerres dont T Amérique fut longtemps le théâtre. Elle voudra asservir ces nations qui se croient [encore in« dépendantes, et qui déjà revenues de la première terreur que les armes à feu leur avaient inspirée, se défendront avec le désespoir où les réduira la vue prochaine de l'esclavage. Cet exemple est déjà donné ; et ces petites guerres commencent avec des succès balancés.

Les frontières exposées aux incursions de toutes les nations tatares, sont bordées de redoutes élevées à la distance de huit lieues Tune de Fautre. Quinze mille hommes un peu disciplinés ont suffi longtemps à garder cet espace immense. Les Russes, qui doivent cet avantage à la supériorité de leurs armes et de leur discipline, portent une attention rigoureuse à empêcher nos arts militaires de pénétrer chez ces peuples ; mais ceux auxquels le voisinage de la Chine à communiqué les armes à feu, attaquent à présent les Russes avec égalité.

Les frontières de ces deux empires se trouvent aujour-,. d'hui contiguës dans une étendue de mille lieues ; et de. toutes les affaires des Russes en Asie, les rapports qui subsistent entre ces deux États les plus grands de l'univers, étant les plus intéressants , nous en donnerons ici quelques, idées.

Leurs guerres et leurs correspondances comnienGèreuî

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aussitôt que les Tatars Mantchous se furent rendus maîtres de la Chine 1644. Le pays qu'ils habitaient auparavant étant limitrophe des Russes, ceux-ci, en parcourant les armes à la main toutes les contrées du Nord, arrivèrent à l'ancienne patrie de ces Tatars, que leur émigration récente avait rendue presque déserte. Après quelques hostilités entre les deux empires, il fut réglé par un traité solennel, que le fleuve Amour leur servirait de limites. Les Russes n'observèrent point le traité, et bâtirent une ville sur le bord qui appartenait aux Chinois. Ceux-ci la détruisirent, et la guerre recommença ; c'était à la fin du dernier siècle.

La Russie semblait encore balancer sur quelle partie de l'univers tomberait sa puissance, également attirée par les trésors de la Chine, les délices de la Perse et les arts de l'Europe; vaste repaire de barbares qui, par sa position singulière, pouvait menacer à la fois sur toute la surface du globe tous les peuples policés. Pierre soutenait alors en Europe ses guerres les plus difficiles. Cette circonstance et la (sagesse du négociateur qu'il envoya à la Chine, le comte Sava, natif de Raguse, firent prendre le parti le plus utile et le plus sage. Au lieu de continuer les hostilités contre cet empire si riche, si peuplé, si florissant, et dont toutes les puissances maritimes de l'Europe se disputent le commerce, il fut résolu de d étourner ce commerce, et de lui faire prendre un nouveau cours au travers de la Russie. Le comte Sava consentit donc à resserrer les frontières russes en les éloignant du fleuve Amour ; mais il régla qu'une nombreuse caravane de marchands russes irait tous les trois ans à la Chine. Il établit à Pékin une maison russe sous l'administration d'un de leurs archimandrites ; il prit les plus sages précautions pour le succès d'une entreprise qui devait produire une si grande révolution dans le commerce général. liCS Russes cependant ne virent dans celle négociation que

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rabandon de quelques déserts ; et ils accusent encore aujourd'hui le comte Sava de s'être laissé corrompre par l'or des Chinois : mais Pierre en jugea mieux que son peuple, et pour le succès d'un si grand projet, il travailla pendant tout son règne à assurer la route de ces caravanes. Les deux empires devaient, suivant leur traité de paix, s'envoyer mutuellement des ambassades au renouvellement de chaque règne. A la mort du tzar, les Chinois, fidèles observateurs du seul traité qu'il eussent jamais eu avec aucune nation, envoyèrent complimenter Catherine F^. Leurs ambassadeurs ayant appris en chemin la mort de cette impératrice, retournèrent chez eux et revinrent pour complimenter Pierre IL Ils apprirent aussi sa mort encore en chemin; mais cet événement étant alors prévu dans leurs instructions, ils continuèrent leur route et arrivèrent sous le règne de la tzarine Anne. Ces hommes, partis des contrées les plus peuplées de l'univers , ne purent s'empêcher de marquer leur mépris en arrivant à cette cour, après avoir traversé ces immenses solitudes qui composent presque toute l'étendue de l'empire russe. On les força d'adorer l'impératrice, selon toutes les cérémonies du rit chinois. Ils s'en plaignirent; et la vanité russe, pour conserver l'avantage de ces adorations, n'envoya à Pékin que de simples députés. Les Chinois se croyant insultés, cessèrent de protéger les caravanes. Le gouvernement les abandonna aux vexations des mandarins et à la friponnerie des marchands. Elles languirent jusqu'à la fin du règne d'Elisabeth. Un nouvel événement les fit alors entièrement cesser.

Des Tatars nommés Kalmouks-Dzoungars, qui occupaient un pays intermédiaire entre ces deux empires, leur étaient devenus également formidables. Quelques officiers suédois envoyés en Sibérie parmi la déplorable colonie des prisonniers de Pultawa, étant parvenus à passer chez cette nation, y avaient été accueillis. Le kan connu en Asie par le sur-

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nom de Kantaicht, qui signifie sage prince^ commença, avec leurs secours, à policer ses sujets, à les discipliner, à leur apprendre à cultiver la terre. Ces malheureux Suédois, devenus créateurs d'un peuple nouveau, se formaient ainsi des vengeurs. Lbs Russes voyaient, malgré leurs sévères précautions,, et par leur cruauté même, nos arts militaires portés chez ces nations belliqueuses; événement qui tôt ou tard doit amener le terme fatal de Fempire russe sur* le nord de TAsie. Mais Kantaicht, plus attiré vers les Chinois par leurs richesses et par la douceur de leur climat, leur causait alors plus d'inquiétude. Chaque course qu'il faisait sur leurs frontières, ils lui payaient des sommes immenses pour acheter leur tranquillité, et le faire retourner sur ses pas. Mais sous le règne de son successeur, des divisions intestines s'élevèrent parmi ces Kalmouks. Ce prince appela les Chinois à son secours ; et par une horrible perfidie, après avoir vaincu avec eux, il fit massacrer leur armée auxiliaire. Les Chinois envoyèrent contre lui une autre armée, qui trouvant encore cette nation divisée , se vengea avec fureur et l'extermina presque tout entière. Les Russes, suivant la politique qu'ils, ont toujours eue^ de recueillir dans leurs limites les hordes, de Tatars battues et fugitives, donnèrent asile au fils de Kantaicht et à seize mille de ses sujets, restes infortunés de cette belliqueuse nation. Ce fut^ dit-on, une grande faute du ' règne d'Elisabeth, de l'avoir laissé détruire. Les Chinois,, par cette victoire, se sont rendus maîtres de la petite Boukharie, ancienne patrie de ces Tatars. Leur empire s'étend ainsi jusqu'auprès de la mer Caspienne. Ils sont voisins des sources de Tlrtish, où sont les mines d'or le plus anciennenient connues qui soient dans Tunivers, indiquées par Hérodote dans le pays des M assagètes, et devenues aujourd'hui un sujet de discorde entre un peuple du nord de l'Europe et un autre des extrémités de l'Asie.

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Les Chinois, poursuivant leur vengeance, demandèrent aux Russes de leur livrer Kantaicht. Sur la nouvelle de sa. mort, ils envoyèrent des commissaires pour la vérifier ; et l'usage étant parmi eux de conserver longtemps les corps sans les inhumer, ils finirent par exiger qu'on leur livrât les os de ce traître. Cette contestation aigrissait toutes les autres difficultés qui s'étaient élevées entre ces deux empires. Les hostilités étaient recommencées. Les caravanes , le grand objet des travaux de Pierre r% étaient entièrement arrêtées, lorsque Catherine II parvint au gouvernement; et l'un de ses premiers soin^ fut de nommer uneambassade solennelle, que les Chinois refusèrent.

Les Russes affectent un grand mépris pour la nation chi^ noise ; mais ceux qui ont commandé sur cette frontière ( et on tient tous ces détails d'eux-mêmes ), n'ont pas à beaucoup près le même mépris pour les Tatars soumis et pour ceux qui régnent sur la Chine. liCS Soyons ont étendu au loin leur conquêtes ou plutôt leurs ravages. D'autres peuplades tatares réfugiées en Russie et renfermées dans les limites russes^ se voyaient avec désespoir tombées dans l'esclavage, et n'attendaient qu'une occasion favorable pour recouvrer leur liberté; soit en se soulevant contre leurs oppresseurs, soit en franchissant les limites pour retourner dans les vastes, plaines de la Tatarie. L'une et l'autre de ces dispositions ne tardèrent pas à éclater pendant la guerre, d'une manière funeste à l'empire russe. En un mot, le déclin de cet empire en Asie était devenu si sensible, que des gens sages avaient proposé à cette cour d'en faire revenir ses troupes, en chassant devant elles les sauvages habitants de ces climats, et de laisser ces contrées ou absolument désertes, ou abandonnées aux peuples qui s'y défendent.

Mais l'esprit qui régna toujours parmi les Russes était bien éloigné d'une semblable modération. Jamais aucun État,

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pùut réparer ses maux intérieurs, n'eut un plus grand besoin de ia paix, et ne fut plus heureusement situé pour conserver cette paix nécessaire^ Jamais, au contraire, aucune nation ne forma des projets plus immodérés d'ambition et de conquête. Les uns> partant en imagination du Kamtchatka, croyaient traverser aisément des mers inconnues, se voyaient déjà établis en Amérique, et s'attendaient à disputer un jour aux Anglais Tempire du Canada. D'autres prétendaient qu'avec trente mille hommes de troupes européennes, ils iraient conquérir la Chine ; qu'ils eu ramèneraient des millions d'hommes dont ils peupleraient leurs déserts, et qu'ils en * rapporteraient des sommes immenses dont ils achèteraient l'Europe. Tel fut le projet que le confédéré Beniowski trouva dans les archives de Kamtchatka, dont il remit les originaux entre les mains des ministres de France, et que ceuxci ont fait parvenir entre les mains de l'empereur de la Chine. Depuis quarante ans, la Pologne n'était déjà plus aux yeux des Russes qu'une de leurs provinces sous le nom de royaume ; et tous les régiments attendaient avec impatience j'ordre d'aller en partager le pillage. Quelques-uns pensaient qu'il fallait établir à Constantinople le siège de l'empire russe, et racontaient comment cet événement avait été sur le point d'arriver dans leur dernière guerre contre les Turks. Cet esprit général dominait dans leurs conversations, dans leurs livres, dans leurs minces tragédies ; soit que ces imaginations démesurées vinssent du caractère ordinaire de ce |yeupte, toujours emporté au-dessus des nues dans la prospérité, soit que les esclaves prennent dans leur aveugle obéissance une idée excessive du pouvoir de leur prince, soit enfin qu'une impulsion involontaire porte toujours les peuples du Nord à désirer des climats plus heureux lorsqu'ils les connaissent, et que tous ces projets ne vinssent que du désir vague d'une émigration.

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Parmi tous ces projets, il y en avait un auquel le cabinet de Pétersbourg paraissait s'attacher de préférence, parce qu'il pouvait s'accorder en même temps avec une excessive ambition et une extrême faiblesse. C'était le projet de s'ériger en protecteur de la religion grecque, dans tous les pays de l'Europe et de l'Asie oii elle est répandue.

Les anciens tzars étaient si éloignés d'une pareille ambition, que pour se procurer quelque alliance en Europe^ ils se montrèrent plus d'une fois disposés à embrasser la religion romaine. Mais Pierre 1^*^ s'étant formé des nœuds plus réels avec la république européenne, laissa tomber cette vieille ruse politique. Il réunit le pouvoir du patriarchat à celui du trône ; il devint en Russie le chef de sa religion : il eu décida ainsi pour jamais la séparation avec l'église de Rome. On voyait même à sa cour un de ses bouffons porter le nom de pape, jouir en cette qualité d'un palais et d'un revenu ; et sous l'autorité de ce bouffon, on y parodiait dans les plus folles débauches toutes les cérémonies de l'église romaine. Mais son génie violent et hardi ne fit jamais servir à son ambition l'avantage d'être devenu patriarche dans l'église grecque, et d'être le seul souverain puissant qui professât cette religion. En étouffant autant qu'il le put la superstition parmi ses sujets, il n'imagina/point d'exciter le fanatisme chez ses voisins. Mais le clergé grec, ignorant, superstitieux et pauvre, ne tarda pas à chercher de la protection et des aumônes à la cour de Russie ; et dès le règne suivant, cette cour, plus par superstition que par politique, entretint de pareilles liaisons dans la plupart des provinces soumises aux Turks. Ceux-ci n'en conçurent point d'ombrage ; et, accoutumés à voir les princes catholiques protéger les moines de Jérusalem, ils ne virent pas plus de danger dans cette protection nouvelle.

Les Grecs, cependant, sur la foi d'une vieille prédiction

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abër éditée parmi eu^, « que l'empire turk sera détruit par uoe nation blonde », s'accoutumèrent à regarder les Mosko^ vîtes, chez lesquels cette couleur domine, comme devant être leurs libérateurs. Munich songea le premier à profiter de cette singulière disposition des esprits ; la paix rompit son dessein^ avant que Texécution en fût assez avancée pour avertir les Turks du danger qu'ils avaient couru, et qui allait toujours menacer leur empire. Depuis ce temps, une nouvelle conjoncture favorable aux Russes cimenta de plus en plus leurs liaisons avec les sujets de l'empire ottoman. Ces anciens peuples slaves, de même origine que les Russes, attachés à la même religion, parlant le même langage, apprirent avec plaisir qu'une de leurs peuplades était devenue puissante ; et jusque sur les bords du golfe de Venise, dans les vallées du Monténégro, les aumônes de la Russie allèrent chercher leurs prêtres, décorer leurs églises, et fomenter la haine de ces peuples contre leurs maîtres. Par une particularité remarquable, l'ancienne langue slavonne se trouve précisément la même dans ces vallées et dans la Moskovie. Les Russes et les Monténégrins retirent cet avantage d'avoir si longtemps conservé leur barbarie, qu'aujourd'hui ils s'entendent comme un même peuple (1).

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