XXVI. Ce qui se passe en Pologne et en Lithuanie
Ces diétines, qui doivent en Pologne précéder Télection des rois, ont dans tous les siècles été sanglantes et meurtrières. On y choisit des députés , chargés d'examiner dans la diète générale Tétat de la république, de proposer les changements que Ton croit nécessaires dans la constitution, et de décider le temps et la forme de la prochaine élection. On y choisit aussi des juges, chargés de tenir les tribunaux au nom de la nation, pendant qu'elle n'a point de chef. Ces cours de justice, qu'on nomme les tribunaux du deuil , ont ensuite et pendant toute la durée de l'interrègne, une grande influence, parce qu'au milieu des factions et des brigues, la faveur qu'elles accordent dans les jugements est un moyen près* qu*infaillible de se rendre maître des suffrages pour l'élection du roi. Les violences et les massacres ont toujours été iné» vitables dans ces diétines, composées d'une noblesse en armes, rassemblée par de si puissants intérêts. Mais aucun interrègne ne vit plus de divisions excitées par de plus puissants motifs. Aucun cependant ne vit couler moins de sang. On remarqua avec surprise qu'il n'y eut que dix gentilshommes de massacrés dans toute l'étendue de la république, tant les mœurs de la nation étaient adoucies. Toutefois, le vœu général s'y produisit d'une manière si marquée, que les Czartoryski ne se dissimulèrent plus que le succès de leur entreprise serait impossible, tant que la république serait
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libre, ^importance de cet événement exige de plus grands détails.
Dans la Pologne proprement dite, où le comte Braniçki exerçait directement son autorité, il écrivit aux gentilshommes les plus accrédités dans chaque district : « Que de ces premières assemblées allait dépendre Tasservissement ou la liberté de leur patrie ; que la fermeté ou la faiblesse de ceux qu'ils chargeraient de la destinée de TÉtat, pouvait assurer ou faire évanouir toutes les espérances de leurs adversaires; que les cours alliées de la république attendaient sans doute ce premier événement pour juger de l'esprit général qui animait les Polonais, et pour se déterminer à les secourir ou à les abandonner. » Cette seule lettre sufGt pour déconcer* ter presque toutes les manœuvres des Czartoryski ; et quoiqu'ils fussent présents dans cette province^ et qu'ils y employassent par eux-mêmes tous les moyens de séduction, ils n'eurent un succès complet que dans le district de Varsovie. La noblesse de ce district, la plus voisine de la cour, ei la plus accessible à la corruption, élut, au milieu des acclamations et des cris de joie, Poniatowski pour un de ses députés. £ile nomma aussi pour présider aux tribunaux le prince Auguste Czartoryski. Partout ailleurs ils se trouvèrent les plus faibles; mais ils surent éluder cet esprit général ; et dans la plupart des districts , après de grands tumultes qui coûtèrent la vie à quelques-uns des plus téméraires de Tune ou de Tautre faction, leurs partisans, séparés des autres gentilshommes firent, malgré leur petit nombre, une double nomination de députés et de juges. Les républicains choisirent leurs députés dans les maisons, les plus illustres; comme si la Pologne appelait à sa défense ceux qui, par leur rang et rétendue de leurs possessions, devaient y prendre un plus grand intérêt. De leur côté, les Czartoryski firent élire de nouveaux nobles ; gens à qui il était plus agréable que
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l'un d'eux fût élevé sur le trône, et qui devaient voir avec plus d'indifférence les changements que le Czartoryski projetaient de faire à la constitution.
Dans le grand-duché de Lithuaoie, où le prince Radzivill et la maison Massalski étaient chefs des deux factions opposées, on avait cru prévenir les troubles en concertant d'avance et d'un commun accord le choix des députés et des juges. Mais pendant que Radzivill, chef des républicains, se Gait à ce traité, les Massalski, dont l'un était grand-général de cette province, et dont l'autre en était évêque, répandirent à propos des sommes considérables; ils envoyèrent les troupes dont ils étaient maîtres environner les diétines dont ils se croyaient le moins assurés. Aucun des gentilshommes que le prince avait proposés ne fut élu ; et ceux-ci, dans quelques districts, ayant fait une double élection, furent dispersés et poursuivis. A cette nouvelle, Radzivill accourut à Vilno, suivi de deux cents gentilshommes , son cortège ordinaire, et la terreur du pays. 11 force la maison de l'évêque, principal auteur de ces manœuvres, enchâsse les juges choisis par cette faction. 11 joint de sanglantes ironies à de violents outrages; et nommant à ce prélat les anciens évêques tués par des princes pour s'être mêlés des affaires publiques, « quand vous serez pris une seconde fois de la même tentation, rappelez-vous, lui dit-il, que j'ai cent mille ducats en réserve pour aller à Rome demander mon absolution ». Cet évêque, qui joignait une excessive timidité à un extrême empressement de se mêler dans toutes les affaires, précipité dans ses desseins et irrésolu après en avoir entrepris l'exécution, toujours intrigant et toujours dupe, aussitôt que le prince l'eut quitté, Gt armer le peuple au son du tocsin, se barricada dans sa cathédrale, envoya réclamer le secours des Russes, et commença une confédération contre Radzivill, en la prêchant comme une croi-
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sade, et en la-faisant signer d*abord par son cierge. De son coté, Radziyill fît tenir les tribunaux par les députés que son parti avait élus, et reprit toute l'autorité dans tous les districts de la Uthuanie. ,
EnGn , les dernières diétincs, et les plus importantes , devaient se tenir dans la province de Prusse. L'usage voulait qu'elles s'assemblassent un mois plus tard que celles des autres provinces. Ce pays jouissait du singulier privilège d'envoyer aux diètes autant de députés qu'il voulait ; avantage peu considérable dans les diètes ordinaires, où les décisions doivent être unanimes , mais qui lui assurait la prépondérance aussitôt que les affaires se décidaient , comme dans les interrègnes, par la pluralité des suffrages. Les espérances des deux partis contraires allaient donc véritablement dépendre de cette province. Le parti russe y avait pour chef un frère de Poniatowski, général au service d'Autriche, avancé par son mérite, couvert de blessures , et dont les ordres étaient respectés par les ennemis mêmes de son nom . Il était accouru de Vienne pour seconder les factions qui devaient placer la couronne dans sa famille ; et cette probité sévère dont il avait fait profession toute sa vie ne put le préserver ni de cette funeste ambition, ni des criminelles démarches dont il fallut la soutenir.
Une coutume immémoriale avait fixé pour le lieu des assemblées, la ville de Graudentz^ que les Russes, au nombre de deux mille hommes, occupaient depuis le commencement de la dernière guerre, sous le prétexte d'y garder un de leurs magasins, triste et fatal monument des fautes du dernier règne ! 11 avait été décidé que ces troupes, suivant l'usage observé par la garde polonaise elle-même, s'éloigneraient d'une lieue pendant toute la durée de la diétine, et paraîtraient ainsi en respecter la liberté. Mais les républicains connaissaient la perfidie de l'ambassadeur russe qui leur
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avait fait cette promesse. Ils craignirent de laisser une assenrblée aussi importante exposée à la violence ; et tous ceux qui avaient été naturalisés dans la province de Prusse partirent pour s*y rendre de toutes les autres provinces du royaume^ avec leurs troupes domestiques, dont la réunion devait composer plus de six mille hommes.