‹ Révolutions de Pologne (volume 3)Chapitre 5 sur 184 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

raît ; mais au moment de s^engager enfiu dans cette périlleuse et difficile entreprise , au lieu de trouver en Russie l'ignorance et la vénalité si naturelles à cette cour, et sur lesquelles il avait toujours compté , il voyait avec inquiétude que la fortune avait placé sur le trône une jeune étrangère , active, ambitieuse , avide de renommée ; et qu*au lieu de faire servir cette puissance aux succès de leurs vues, leur faction elle-même n'était plus qu'un instrument dont Catherine prétendait se servir. Voyant avec une inquiétude non moins vive, sur une autre frontière de la Pologne, un prince vigilant, éclairé, difficile à surprendre, plus sagement ambitieux que la tzarine, mûri par une longue expérience, ce Frédéric enfin si redouté de l'Europe entière, et qui peu de mois auparavant s'était opposé à tout projet de réforme dans cette république, il crut que pour obtenir de la tzarine plus de condescendance sur tous les changements qu*il méditait , pour l'aveugler plus sûrement sur tous les plans qu'il avait embrassés, pour obtenir même au besoin son appui contre le roi de Prtisse, il fallait condescendre au délire de son amour ; et il lui laissait entrevoir le couronnement de Poniatov^ski , comme un juste échange de la protection qu'elle accorderait au rétablissement de la Pologne. Le prince Auguste, son frère, vieilli dans un faste égal a celui des souverains, devenu moins ambitieux par la- vieillesse méniie , et par cette triste satiété qui accompagne la longue jouissance d'une immense fortune , s'abandonnait à l'amour du repos , et trouvait que l'honneur d'être roi ne valait plus pour lui la peine de le devenir. Tous ses anciens dien^s ne lui demandaient que de laisser agir leur zèle en sa faveur ; mais l'impératrice en arrivant au trône , et pour ainsi dire dans le premier enthousiasme de la puissance , ayant promis de faire roi un des jeunes gens de cette maison, il sentait que, si lui-même voulait l'être, elle ne s'opposerait

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pas à son ambitioD, mais qu'elle lui refuserait toute espèce de se<îours, et que dans ce cas il n'aurait pas assez de forces à sa disposition pour prévenir la résistance de ses adversaires et les désastres d'une guerre civile. Il craignait de voir dévaster ses terres, ruiner ses châteaux ; et cette sage circonspection, cette gravité, cette économie qui avaient si longtemps secondé son ambition, empêchèrent, quand il fut près de parvenir au terme, qu'il ne tentât de franchir les derniers pas. Toutefois il ne put voir, sans une vive douleur, le sacrifice plus réel que lit le prince Adam, son fils unique, sur qui s*étaient rejetés depuis longtemps tous les desseins de cette famille, et à qui la tzarine elle-même avait laissé la concurrence libre avec le comte Poniatowski.

L'auteur de cette histoire, dans un long entretien avec le prince Adam sur les causes d'un si grand sacriGce, n'en a bien démêlé que le repentir. Il paratt que ce prince , bien jeune alors, avait laissé prendre à Poniatowski un singulier ascendant sur son esprit. Il ne doutait pas de lui voir bientôt réunir les deux couronnes de Russie et de Pologne ; et il sentait une sorte de répugnance à devenir personnellenient l'obstacle à une si brillante destinée. Il doutait encore moins que la Pologne ne se- rétablît sous un roi qui paraissait instruit, laborieux, rempli de l'enthousiasnxe du bien, qui serait aidé de toute la faveur d'une cour voisine, et qui remettrait ensuite à leur famille uiie puissance affermie et un royaume florissant. Depuis plus d'un an que l'impératrice leur avait laissé cette concurrence libre, il existait entre eux une émulation de générosité que Poniatowski entretenait avec adresse. S'il se montrait quelquefois déterminé à accepter la couronne, c'était comme uu homme qui se dévoue. « Je prévois, disait-il, que j'aurai un règne difficile , je n'aurai que les épines pour laisser aux autres toutes les fleurs. Peut-être comme Charles T^, subirai«je une

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longue prison !» Et ce qui peint entièrement le comte Poniatowski , toutes les ressources qu'il imaginait pour supporter courageusement les malheurs qu'il semblait prévoir se réduisaient à désirer dans cette prison toutes les recherches de la propreté et tous les soins des plus minutieuses toilettes. Enfin, dans un de leurs entretiens , il saisit à propos un moment décisif^ pour engager son cousin à écrire à l'impératrice une lettre de remercîment, dans laquelle celui-ci renonçait formellement à la couronne , et la demandait en faveur du comte Poniatowski ; et ce fut, dit-on, Poniatowski lui-même qui composa le [modèle de cette lettre. Aussitôt qu'elle fut écrite, le prince Adam annon^ hautement une sorte de renonciation aux espérances que toute la Pologne lui avait connues. 11 dit à la noblesse qui lui était dévouée, que si elle s'obstinait à vouloir lui donner la couronne, il fuirait hors du royaume. Quand on pénétrait dans l'intérieur de cette famille, on y trouvait de l'irrésolution , des reproches mutuels, une secrète espérance qu'en travaillant pour l'élection de Poniatowski, le temps amènerait d'autres conjonctures, et que peut-être ils auraient enfin travaillé pour eux-mêmes. Leurs confidents découvraient avec facilité ces sentiments cachés^ mais leur conduite n'en laissait rien pénétrer au dehors. Le plus parfait accord semblait régner entre eux. Poniatowski ne parlait jamais qu'au nom de ses deux oncles. Tout se faisait en commun. Tant que dura cette grande affaire, ce qui fut dit à Tuu d'eux fut dit à leur famille entière ; et quelques^ intérêts qui les divisassent en secret, leurs démarches fidèlement concertées tendirent toujours à l'intérêt commun de leur faction.

VJII. Caractère du comte OginskL

Toutefois, du seio de cette famille s'éleva contre Poniatowski un rival dangereux, et qui prétendit à le supplanter par les mêmes voies que celui-ci avait prises. Le comte Oginski, resté à Fâge de douze ans maître de biens immenses, élevé par le grand-chancelier de Lithuanie, en avait épousé la fille, et le crédit de cette maison avait commencé de bonne heure sa fortune politique. Une conduite sage, jointe à des talents agréables, avaient acquis à ce jeune Polonais Testime et la faveur publique. Les ennemis même des Czartoryski ne le confondaient point dans la haine qu'ils leur portaient. Sa figure était noble; ses connaissances dans tous les arts libéraux et mécaniques étaient très-étendues ; ses talents étaient ceux d'un amateur éclairé, il exécutait sur tous les instruments les airs que lui-même composait; il dessinait des vues de campagne, des fruits, des fleurs, des oiseaux, avec facilité, élégance et correction. Son esprit était cultivé, instruit et modéré, ses passions douces, sa société égale, et il montra dans la suite une fermeté d'âme à l'épreuve des plus cruels revers. Rien dans ses manières ni dans ses amusements n'était donné à l'ostentation; simplicité rare dans un gouvernement populaire, et qui formait un contraste marqué avec le caractère apprêté et théâtral du comte Poniatowski. Ses amis s'occupaient plus que lui-même de le faire valoir ; et par un contraste non moins marqué avec les mœurs générales, dans un temps où toute la jeune noblesse vivait au milieu de ce désordre qui suit toujours l'excès du luxe, et dans ces perpétuels embarras d'emprunts et de dettes, qui donnent aux fortunes les plus immenses l'apparence de la ruine, Oginski seul régissait lui-même tous ses

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