‹ Révolutions de Pologne (volume 3)Chapitre 65 sur 184 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

mille hommes , à la condition que la république se lierait avec l'empire de Russie par une alliance offensive et défensive. Mais le grand- chancelier craignait que dans cette alliance les Polonais ne jouassent le rôle des alliés de l'ancienne Rome, toujours entraînés, comme sujets, à des guerres absolument étrangères pour eux, et contribuant, au prix de leurs fortunes et de leurs vies, à accroître la puissance romaine, et par conséquent à aggraver leur propre assujétissement. Cette proposition fut rejetée ; et l'ambassadeur de Pologne à Pétersbourg eut seulement ordre d'y proposer et d'y négocier une alliance purement défensive. Aucune considération, aucune crainte^ ne put engager le grand-chancelier à porter la condescendance plus loin qu'il ne se l'était prescrit; persuadé qu'il n'avait que trop fait pour Catherine, en sacrifiant toute l'ambition de sa propre famille au caprice qu'elle avait eu de couronner son ancien amant. Il consentit toutefois à dédommager cet empire de toutes les dépenses qu'il avait faites, en offrant de terminer au gré de la Russie les querelles qui subsistaient depuis un siècle entre les deux États, pour le règlement de leurs frontières : c'était le prix qu'il avait proposé de tout temps à la protection qu'il en avait soK licitée, dans la persuasion que la perte même d'une province serait assez compensée par les avantages que la Pologne* retirerait d'une réforme dans son gouvernement !

Les dissidents firent encore dans cette diète de nouvelles tentatives pour obtenir l'admission à tous les droits de la noblesse polonaise. Ils s'étaient adressés aux différentes cours de leurs religions, et toute l'Europe commençait à prendre intérêt à cette question. Mais quoiqu'ils eussent dit formellement dans leurs mémoires : « Que ce serait se méprendre sur rétat de la république et sur celui des dissidents, que de supposer qu'ils demandaient a être tolérés » ; quoiqu'ils parussent s'offenser du mot de tolérance, c'était cependant

f26 BÉVOLUTIONS DE POLOGNE.

SOUS ce nom que les souverains les recommandaient, et que les philosophes écrivaient en leur faveur; tant une équivoque peut avoir d'influence sur les plus grandes affaires ; tant elle peut tromper les meilleurs esprits ! Les mêmes principes qui avaient dirigé la conduite des princes Czartoryski dans les diètes précédentes, les conduisirent encoreen cette occasion. Cette affaire fut laissée au fanatisme delà multitude, dont ils se ménageaient la faveur pour assurer lo succès de toutes leurs entreprises. La diète fut inexorable. Aussitôt que le primat eut parlé d'un projet sur la religion, de grands cris s'élevèrent. Le secrétaire de la diète , qui tenait en main ce projet, ne put en commencer la lecture. Les nonces menacèrent de le massacrer s'il était assez hardi pour en lire un mot ; et il fallut renoncer à toute proposition. Les Czartoryski , dont le caractère particulier était une constance opiniâtre dans tous leurs desseins, firent décider à leur avantage, dans les derniers jours de cette diète, toutes les querelles qu'ils avaient suscitées ou soutenues depuis leur brouillerie avec le feu roi. Ils s'emparèrent de rhéritage d'Ostrog ; ils dépouillèrent les enfants du comte Brulh ; ils donnèrent au comte Oginski le palatinat qu'ils avaient demandé pour lui quand Radzivill l'avait obtenu; ils joignirent ainsi à la foule des mécontents une foule d'ennemis personnels. Mais la nation ne devait plus se rassembler qu'après un intervalle de deux années ; et pendant ce temps Tautorité l'égislativé n'existant plus, rien ne pouvait détruire les résolutions qui avaient été prises (1).

(I) (c On voit, dit Léonard Chodzko dans la Pi^ugne illustrée^ quO' toutes les intrigaes qui déchirèrent plus tard la Pologne se conceatrentdans une seule famille; là viennent aboutir toutes les alliances, néfastes ; là se groupent tous les noms qulont retenti dans les désa:^^ t(€S de la patrie ! »

LIVBE VII. 727

Xlil. Réflexions sur le nouveau gouvernement établi par tes

Czartoryski,

La révolution paraissait achevée. Le grand-chancelier de IJthuanie avait employé les vices mêmes de ses concitoyens et les forces de leurs ennemis naturels, à réformer la constitution de son pays; étonnante entreprise, pleine de difficultés, d'inconvénients et de périls, dont rinconcevable témérité pourrait être justifiée par la nécessité de tout risquer pour relever la république du penchant de sa ruine. On sait que depuis ce temps- là, le grand-chancelier se comparait à un pilote qui , dans un naufrage inévitable, essaie une manœuvre dangereuse, laquelle peut accélérer de quelques moments la perte du vaisseau, et la seule toutefois qui puisse ouvrir encore quelque espoir de salut. Mais indépendamment de tous les périls attachés de toutes parts à cette entreprise, le caractère même de ce nouveau législateur, cette dureté méprisante qui rendait odieuses en lui de trèsgrandes qualités, ces haines implacables quMl avait nourries dans Tanimosité des factions, infectèrent, pour ainsi dire , tout son ouvrage.

Cette diète, avant de se séparer, décerna des statues à ces deux princes; Tune au grand-chancelier de Lithuanie^ dans la capitale de cette province ; Fautre au prince Auguste Czartoryski, dans la capitale de Pologne. Le soir on afficha, il est vrai, dans les principaux endroits de la ville un distique latip, dont les sens était :

« ÉLEVEZ DEUl GIBETS ; C'EST LEUR VRAI MONUMENT I *

Mais, accoutumés aux colères républicaines, ils dédaignaient ces murmures, et ils assurèrent encore, à la sépa-

128 RÉVOLUTIONS DE POLOGIIE.

ratioo de cette diète, qui finit le 10 décembre 1764, la durée de cette confédération générale dont ils étaient les chefs, et qui mettait entre leurs mains le pouvoir de soutenir et de défendre tous leurs ouvrages.

XIV. Les mécontents s'adressent à la tzarine; situation de la

république.

Mais déjà toutes les représentations contre les lois nouvelles, toutes les plaintes, toutes les accusations contre les princes Czartoryski , étaient directement adressées à Fimpératrice de Russie. La province de Prusse , refusant de se soumettre au nouvel impôt, recourut à l'autorité de cette princesse. Les Massalski envoyèrent un émissaire à sa cour ; les dissidents lui députèrent un de leurs membres les plus accrédités ; la ville de Dantzick, inquiète pour sa liberté, implora la même protection. Il est trop vrai que la Russie paraissait enfin arrivée au terme où, depuis la défaite et la ruine des Suédois , son ambition s'était constamment accrue. Cinquante années d'alliances, d'intrigues et de guerres^ secondées par les plus favorables conjonctures, avaient, malgré des fautes multipliées, donné au trône des tzars une prépondérance absolue en Pologne.

Les Czartoryski s'étaient efforcés de mettre entre les mains du roi toute la puissance de la république. Mais ce nouveau roi, exposé aux dangers d'une révolution dès que la Russie cesserait de le protéger, ne pouvait régner que par elle. Le nouveau gouvernement qu'ils avaient établi n'étant pas fondé sur des réformes avouées de la nation ,' était généralement odieux et suspect. Les différentes factions polonaises, n'obtenant plus aucun appui de leurs différents protecteurs étrangers, se précipitaient en foule aux pieds de la tzarine ; et

LIVBB VIL 129

àé toutes parts on implorait contre ces législateurs la même protection qui les avait élevés.

II ne lui restait plus désormais qu*à bien connaître le caractère de ces républicains, si éperduement attachés à leurs folles prérogatives, et si imprudemment livrés aux fureurs de parti. b!n supposant, comme Timagina bientôt cette princesse, qu'il y eût une véritable gloire à soumettre cette république, il fallait en différer Téclat pour en assurer le succès , consommer cet ouvrage en silence, leur rendre le joug insensible, employer cette politique souple, adroite et patiente, dont Keyserling venait de donner l'exemple. Mais comment cette souveraine, toujours environnée d'esclaves dont Taveugle soumission ne lui laissait jamais apercevoir aucun mouvement de caractère ni de passion, aurait -elle pu acquérir cette connaissance des bommes si nécessaire à qui voulait entreprendre de gouverner arbitrairement des hommes nés libres.^

Page 1