XLIII. Le roi cherche à exploiter r affaire delà religion
Le roi convoqua chez lui les évêques, les chargea de nouveau d'examiner dans des conférences réglées les plaintes des dissidents et les torts qu'on pouvait leur avoir faits dans la tolérance dont ils devaient jouir. Caprince paraissait chercher avec malignité dans cette affaire les moyens de se venger de l'évêque de Krakovie, en le compromettant avec l'ambassadeur russe. Si daas la diète on voulait s'occuper de la révocation d^s lois nouvelles, les députés dévoués à la cour cherchaient aussitôt à. distraire de cet objet l'attention des états, en la ramenant sur les prétentions des dissidents. Au premier tumulte, excit<é par les clameurs opposées, le roi rompait la séance ; et le terme de la diète approchant, la cour commençait à espérer qu'elle s'écoulerait tout entière sans qu'il fût possible de rien conclure. Une foule de gentilshommes accourus des provinces assistaient chaque jour comme spectateurs à ces assemblées ; et par leurs acclama-
178 IIBVOLUTIOnS DE POLOGNE.
tious ou leurs murmures, se mêlaient à ces tumultueuses querelles. Tous paraissaient indignés des perpétuels artifices du roi, de ses efforts pour retenir, maigre le vœu de la nation, Tautorité qu'elle voulait lui ravir, de ses odieuses ma^ nœuvres pour jeter du trouble dans la diète, et préveqir toutes les résolutions qu'on voulait y faire prendre. Quelques-uns commençaient à dire entre eux qu'il n'y avait aucune diète où une pareille conduite n'exposât tout gentilhomme polonais à être massacré; qu'une élection tyrannîque et nulle n'avait pas donné à Poniatowski le droit de braver impunément la nation entière. Ils se racontaient qu'autrefois, sous le roi Louis de Hongrie^ une troupe ^e gentilshommes avait secrètement égorgé la nuit tous ceux des sénateurs qui s'étaient vendus à ce prince, en avaient porté les corps dans le sénat ; et que le lendemain le roi à l'heure ordinaire s'étaut rendu à cette assemblée, ils lui avaient dit : « f^oici les traîtres^ il ne manque plus partni eux que le corrupteur. y> Leur fanatisme s'excitait par de pareilles histoires. Deux gentilshommes, nommés Zakrzewshi et Tressemberg, qui depuis ont tous deux péri dans les confédérations, étaient les plus audacieux de ces mécontents. Mais six autres complices s'étaient engagés à profiter avec eux du premier tumulte qui s'élèverait dans la diète pour massacrer le roi, et tous ceux des sénateurs qu'ils croyaient dévoués à ce prince. Pendant qu'ils travaillaient encore à accroître leur nombre, les deux ministres étrangers insistèrent avec colère sur réclaircissement des constitutions, et sur la dissolution de la confédération générale. Ils n'accordèrent aux états qu'un délai de vingt-quatre heures. Le ministre de Prusse annonça au nom du roi son maître que douze mille Prussiens avaient ordre d'entrer en Pologne, si cette affaire souffrait un plus long retard. A la séance qui suivit une si pressante injonction, un des colonels russes vint à la porte de
LIVBB VII. 179
la diète demander ime réponse aux déclarations de la Russie, en disant : « Que si les longues remontrances n'opéraient rien, deux lignes suffiraient pour totU obtenir ». Mais au moment où les états s^attendaient à délibérer sur cet objet, un des chanceliers commença la lecture de deux projets sur les dissidents, Tun proposé dans les premiers jours de la diète par Tévêque de Krakovie, et Fautre absolument . coiitraire à celui-ci, et qui leur était favorable. Aussitôt une clameur générale s'élève; on demande en tumulte à signer le projet par lequel toutes les prérogatives de la religion étaient assurées, et les peines de haute trahison décernées contre ceux qui oseraient implorer la protectiou des puissances étrangères. On crie : « Que c*est un point convenu^ qu'il est inutile de délibérer ». L'évéque de Krakovie sentait que la cour avait réussi dans le dessein de faire prendre le change à la multitude, et que par l'affaire de la religion elle voulait encore éloigner Tabrogation des nouvelles lois. Au milieu de ce tumulte, il gardait un profond silence. On lui demandait ce qu était devenu son zèle ; on Taccusait d'hypocrisie, de connivence avec les Russes. Il dédaignait toutes ces clameurs et paraissait calme au milieu de ce soulèvement. Enfin , le tumulte s'accroissant, le roi, résolu de limiter la séance, appela suivant Tusage les ministres auprès de son trône ; et à cette cérémonie, il y eut un instant de calme. Mais à peine un des chanceliers eut-il voulu séparer l'assemblée, un bruit épouvantable s'éleva de nouveau ; une partie du sénat, les députés, les specta^ teurs, tout se crut en droit de s'opposer à cette préroga* tivedu trône; tous criaient : « Nous n'y consentons pas; il n'est pas permis ! » et parmi ces clameurs on entendit quelques voix prononcer le mot de massacre. Les conjurés que leur petit nombre rendait incertains, hésitaient s'ils se jetteraient alors sur ce prince. Us éprouvaient par ce cri, si
cette alarme ferait tirer quelques épées, et leur donnerait des complices. Mais le roi épouvanté se jeta dans la foule qui environnait le trône, s*y mêla précipitamment, et se sauva ainsi en désordre. On voulut par un renversement de tous les usages continuer la séance. On crie au primat de présider, et que le trône rempli comme il Tétait, pouvait être regardé comme vacant. Sur le refus du primat, on faccable de reproches, et chacun se retire en fureur, mena- • çant de se porter aux dernières extrémités. Les deux ministres étrangers reprochèrent vivement au roi Tartifice dont il s'était servi, et le menacèrent personnellement de toute la vengeance de leurs souverains, s'il ne réparait pas le contretemps qu'il avait fait naître.
XLWi Ses oncles et lui consentent é dissoudre ie nouveau
gouvernement.
Les princes Czartoryski, craignant de se perdre, et leur patrie avec eux, par une plus longue résistance, avaient pris depuis quelque temps le parti de céder. Le roi, effrayé de tous les périls qui Tenvironnaient, promit enfin de suivre leur exemple. Une multitude de spectateurs se rendit à cette séance. Le prince Auguste Czartoryski avait feint une indisposition, et sous ce prétexte, s'était absenté. Mais Kepnin, qui du haut d'une tribune placée audessus du trône examinait tout dans la diète, alla lui-même chercher ce prince ; il lui déclara que s'il refusait de venir, ses terres seraient ravagées, ses châteaux rasés ; et que s'il venait, au contraire, on lui accordait toutes les grâces qu'il demanderait pour ses clients, l'indigénat, la noblesse, les emplois; il ajouta que cette maison, en paraissant encore diriger tout ce qui se ferait dans la république, conserverait l'air
LIVBE VU. 181
du crédit même. Le prinee Auguste Czartor}*ski vint donc à cette assemblée ; il y exposa la demande des cours de Pétersbourg et de Berlin ; il conclut, suivant leurs désirs, à ce que l'augmentation de Parmée ni aucune imposition ne pût avoir lieu à la pluralité des voix. Il proposa , au contraire, d'établir que l'opposition d'un seul nonce suffît désormais pour rendre nulle toute délibération qui aurait quelque rapport aux affaires d'Ëtat. Ainsi le prince Auguste consentit à porter lui-même le coup fatal au gouvernement que son frère avait établi avec tant de travaux, tant d'artifices et de persévérance. Cet édifice, que ces deux princes avaient élevé sur des ressorts si déliés et subtils, s'écroula dans le dernier effort qu'ils faisaient pour en poser le comble; et son peu de durée leur fît sentir, mais trop tard, toute Terreur de leurs ftinestes liaisons avec les Russes. Cette loi nouvelle fut aussitôt rédigée ; quelques-uns des rédacteurs la signèrent les larmes aux yeux, et regrettèrent de savoir écrire. Mais les adversaires de la cour triomphèrent d'avoir renversé ses projets ambitieux ; et la nation, affranchie du despotisme qu'elle avait craint, se livra à la joie la plus vive au milieu de ses autres alarmes.