LIVRE XII
à de sanglantes dissensions , erraient sur tous les bords septentrionaux de cette mer. Mais tout changeait pour cette nation par le voisinage des Turks. La loi musulmane, depuis longtemps embrassée par ces Tatars, ordonne qu'il n'y ait qu'un seul représentant de la divinité dans tous les pays qui ne sont pas séparés par des mers ou par des empires infidèles ; ainsi leur assujétissement à l'empereur ottoman, désormais reconnu pour le successeur des califes, devenait pour eux un point de leur religion. Mahomet II conçut, avec autaut de grandeur que de prévoyance, le projet de les réunir une seconde fois sous un seul kan. « Il craignit, disent les historiens turks, que les Moskovites, dont la puissance commençait à s'accroître, ne continuassent à profiter de ces longues divisions des tribus tatares » ; et il voulut former à l'empire ottoman uu boulevard contre l'ambition de ces chrétiens septentrionaux.
Il renvoya donc en Krimée, avec de puissants secours, un prince nommé Mengli-Gueray, qui avait déjà régné sur quelques tribus La capitulation signée entre ces deux princes , a été jusqu'à ces derniers temps, la base de la subordination des Tatars. Voici ce monument barbare tel qu'il existait dans les archives de Krimée :
« Mengli-Gueray jure, pour lui et ses successeurs à perpétuité, une soumission et une fidélité inviolable à la Porte. Il consent à ce que les kans de la petite Tatarie soient mis sur le trône par le grand-seigneur, et promet que lui et ses succèsseurs feront la paix et la guerre pour les intérêts de l'empire ottoman, aux conditions suivantes : « Le grand- seigneur ne « placera jamais sur le trône de Tatarie qu'un prince de la fart mille de Genghiskan et de la branche de Gueray. La Porte « ne pourra jamais, pour quelque raison que ce soit, faire « mourir un kan ni aucun prince de la maison Gueray. Les <« États du kan et même toutes les terres que les princes de
« son sang posséderont ailleurs, seront inviolables pour ceux « qui viendront s'y réfugier. Dans les mosquées en Tatarie, <« on fera pour le kan la prière publique après celle pour le « grand-seigneur. Quelque chose que le kan demande à la « Porte par une requête, il ne sera jamais refusé. »
Les Tatars, malgré cette capitulation, se prétendaient libres. Selon eux, elle n'obligeait véritablement que leur priuce. Le grand-seigneur ne pouvait exercer dans leur gouvernement que la portion d'autorité accordée par eux à la famille de Genghiskan et cédée par cette famille à l'empereur turk. Quoi qu'il en soit, le kan, soutenu d'une telle alliance, soumit à sa domination toutes les hordes qui erraient dans une étendue de plus de trois cents lieues, depuis les embouchures du Danube jusques dans les vallées septentrionales du mont Kaukase; mais plus les Tatars réunis sous un même prince redevinrent Formidables, plus la politique ottomane prit soin de multiplier les nœuds qui les lui attachaient. L'empereur Sélim , que les vicissitudes de sa vie avaient réduit à fuir en Krimée avant de parvenir au trône, avait appris tous les progrès des armes moskovites dans les régions voisines du pôle. 11 avait vu par lui-même quelle serait la faiblesse de l'empire ottoman si un peuple ambitieux, déjà maître des fleuves qui tombent dans la mer Noire et de vastes forêts, parvenait à s'emparer d'un port sur cette mer. « 11 avait également remarqué, disent les historiens turks, que les mœurs des Tatars les rendront toujours redoutables, que ce pourraient être des voisins dangereux pour les Turks eux-mêmes; mais qu'en resserrant au contraire le lien qui unissait les deux nations, ils pourraient rendre les plus importants services à cet empire, et tenir toujours les Moskovites, ces nouveaux conquérants du nord, éloignés de tous les rivages de la mer Noire. » Dans ce double dessein, il augmenta les honneurs que l'empire ottoman rendait