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aux princes tatarcs. 11 leur fixa des pensions annuelles. Il en fixa également pour tous les grands de Tatarie ; mais il obligea les kans d'envoyer à Constantinople un de leurs enfants en otage. A ces nouvelles propositions, les Tatars crurent leur liberté menacée, et la gloire de la maison de Genghiskan flétrie. « Ils craignirent, disent encore les mêmes historiens, que leurs jeunes princes envoyés à Constantinople, ne perdissent dans cette cour corrompue la simplicité des mœurs tatares ». Les uns'proposèrent de prendre les armes pour recouvrer leur liberté, les autres de retourner en Asie chercher d'autres pâturages ; mais les principes de leur religion prévalurent, et leur assemblée générale adhéra enfin à ce que Sélim avait proposé.
Depuis cette époque, les Turks ont successivement donne à presque tous les princes de la maison de Gengkiskan de riches domaines aux environs de Constantinople ; et le gouvernement s'est fait un point de politique d'attirer par cet appât, et de tenir sous ses yeux presque tous ces princes. Ceux-ci, qui d'abord étaient venus dans cette capitale comme otages, ne tardèrent pas à y venir à l'cnvi pour se procurer de pareilles posscsions, et se concilier la bienveillance de l'empereur et de ses favoris ; d'où il arriva par laps de temps, que les Turks, au lieu d'avoir égard pour la nomination d'un kan, au droit réel, au vœu de ces peuples, au choix indiqué par le dernier kan, s'accoutumèrent à choisir par faveur et par caprice.
Toutefois, dans cette nomination du kan, il était difficile de déterminer quel était précisément le droit qui donnait cette couronne. Klle appartenait invariablement à la maison de Genghiskan ; l'usage immémorial des Tatars la donnait au plus vieux de la plus ancienne branche; mais il fallait que ce droit, à chaque changement, fut reconnu par l'assemblée générale des Tatars, ce qui formait une sorte d'elec-
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tion ; ensuite le traité particulier de la maisou de Gcnghiskan donnait à l'empereur turk un droit de confirmation ou d'exclusion ; mais toutes ces questions étaient en quelque sorte éludées, tous ces droits contraires étaient conciliés par le soin qu'avaient les empereurs turks de désigner pour kan le plus vieux de quelque branche puissante.
Le kan n'était dans sa nation que le chef du gouvernement et le général de l'armée. La souveraineté résidait dans une grande assemblée, composée premièrement des princes de la maison régnante ; ces princes, au nombre de plus de trois cents, occupaient, au choix du kan, les places de séraskiers ou généraux, qui étaient au nombre de six : secondement, du plus ancien de chaque branche des maisons nobles ; quelques-unes descendaient des anciens conquérants de la Krimée, et à ce titre possédaient de grandes prérogatives héréditaires : troisièmement, du chef de chaque tribu éloignée : enfin, du seul chef, c'est-à-dire, du plus vieux d'une dernière classe de noblesse composée de toutes les familles nouvellement illustrées par les emplois du gouvernement civil ; car les nobles ou marzas des premières maisons dédaignaient toutes les charges, celle même de grand- visir, et vivaient toujours dans leurs terres, ou, pour mieux dire, dans les pâturages échus à leurs ancêtres et possédés héréditairement. Ils ne servaient l'État que pendant la guerre ; et leur occupation pendant la paix était la chasse et les soins économiques. Si quelquefois ils venaient faire leur cour au kan, c'était avec toutes les marques de leur propre puissance, et un cortège aussi nombreux que celui du prince. Ils ressemblaient à presque toute l'ancienne noblesse européenne, au temps où elle conservait encore quelques restes des mœurs qu'elle avait prises dans les forêts de la Germanie. Les charges de loi, comme celle de muphti, de grand-juge de l'armée, de secrétaire d'Ktat , enfin les premières dignités du
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gouvernement civil n'exigeaient pas la noblesse; mais les familles élevées par ces dignités, et qui depuis n'avaient point dérogé par l'agriculture ou par le commerce , composaient cette troisième classe, dont un seul membre avait droit de suffrage dans l'assemblée nationale . L'armée servait sans aucune solde ; elle était uniquement composée des troupes que chaque chef de tribu et de horde amenait avec lui, et qui toutes avaient dans l'ordre de bataille leur rang invariable. Cette nation ayant conservé tous ses anciens usages, il est très-vraisemblable que sa constitution politique et militaire était encore de nos jours une image (idèle de tous les gouvernements qui subsistent depuis tant de milliers d'années dans ces vastes contrées de l'Asie, sur lesquelles nous avons si peu de notions ; remarque importante en ce qu'elle nous réprésente comme de véritables républiques de pasteurs libres et confédérés pour leur défense mutuelle, ces mêmes peuples que nous avons seulement connus jusqu'ici comme des conquérants barbares.
Le kan ne pouvait donc faire ni la paix ni la guerre, ni exercer aucune législation sans le concours du plus grand nombre des chefs. L'extrême modicité de ses revenus ne lui permettait pas d'acheter les suffrages. Mais l'empereur turk le laissait ordinairement le dispensateur des pensions destinées aux grands de Tatarie Le kan recevait ces bienfaits d'une main pour les répandre de l'autre ; et par là il tenait de sa fidélité à l'empereur turk un crédit plus grand que son autorité réelle. 11 résulte de tous ces détails, que le kan des Tatars n'était pas, comme on le croyait communément en Europe, au rang des princes tributaires de l'empire ottoman , ni les Tatars au rang des peuples assujettis. Ce prince, très-redouté comme chef d'une armée nombreuse, était très-pauvre comme souverain. Quelquefois il envoyait volontairement au grand-seigneur et au ministère turk un
présent des plus belles esclaves géorgiennes, circassiennes, russes ou polonaises, enlevées dans les incursions. Cet empereur lui donnait le nom de frère, lui payait deux mille hommes pour sa garde, et prenait un soin perpétuel d'acheter la fidélité de tous les grands. La foi des traités, les principes de religion, et tout ce que peut l'intérêt sur des peuples pauvres et qui chérissent leurs mœurs, se réunissaient pour attacher cette nation à l'empire ottoman. Deux autres nœuds les y attachaient encore. Ils avaient laissé toutes les forteresses de leur pays entre les mains des Turks. Ceux-ci possédaient de nos jours, comme au temps de Mahomet II, toutes les villes de ces contrées. Il n'y avait dans la dépendance immédiate des ïatars que de faibles bourgades habitées dans chaque province par leurs anciens possesseurs ; et en cela les mœurs de ces peuples nomades s'étaient trouvées d'accord avec la politique ottomane. Knfin, et c'est le dernier nœud qui semblait rendre cette union indissoluble, sans autres armes que le sabre, la lance et les flèches , et par le manque de tous nos arts, totalement dépourvus d'armes à feu, ils en retrouvaient à la guerre tous les avantages dans leur association d'armes avec un peuple qui de bonne heure en avait adopté l'usage. Un corps d'infanterie turque se joignait souvent aux armées tatarcs, et toujours un corps nombreux de Tatars servait de concert avec les armées ottomanes. Ils campaient à quelque distance des Turks, suivaient leur propre discipline, et n'obéissaient qu'à leurs propres chefs. Ils continuaient de tenir la campagne dans les plus rudes hivers, après le licenciement de l'armée ottomane ; supportant avec une incroyable patience la faim, la soif, les intempéries des saisons ; se nourrissant de la chair, du sang, et quelquefois même de la sueur de leurs chevaux, mais plus souvent d'une farine de millet roti, dont chaque soldat portait avec lui pour sa subsistance pendant quarante