LIVRE XII
d'une manière vague ; et les confuses indications de ce traité donnèrent lieu aux Russes d'établir cette province dont nous avons plus d'une fois parlé sous le nom de la nouvelle-Serbie. Elle longeait dans une grande étendue la rive droite du Borysthène; elle fermait ainsi aux Tatars les plus faciles passages par lesquels ils avaient coutume de traverser ce fleuve à la nage , pour communiquer avec la Pologne et même avec la Moldavie tatare ; et il ne leur restait plus pour ces communications que les plus basses parties de cette contrée , où ce fleuve en approchant de la mer est grossi par d'autres fleuves et coule dans un lit immense. Les réclamations , les plaintes, les prédictions des kans à ce sujet, furent négligées, ainsi que leurs fréquents avis sur les dangers dont l'oppression de la Pologne menaçait également et la Tatarie et l'empire ottoman. Si quelque visir y prêtait l'oreille , une négociation s'engageait alors avec la Russie ; et pendant sa durée , les vicissitudes de la cour ottomane faisaient passer le suprême pouvoir dans les mains d'un autre visir, à qui toutes ces affaires étaient encore inconnues. Les kans s'indignaient d'avoir sans cesse de nouveaux mémoires à produire , de nouveaux visirs à endoctriner ; leur mépris pour la cour ottomane s'en augmentait, et pour me servir de leur propre expression : « Ils ne concevaient pas que le sabre des rois se fût changé en plume. »
Les empereurs turks, du fond de leur sérail, ne voyaient, dans une si grande affaire, qu'une importune dissension entre les kans et les visirs ; et l'unique moyen qu'ils eussent imaginé pour ramener la concorde, sans aucun soin de leur part, était de permettre à chaque nouveau visir la nomination d'un nouveau kan.
Mais on cherchait vainement à placer sur le trône de Tatarie des kans plus patients et plus faciles. Il s'en fallait bien que la corruption de la cour ottomane eût pénétré
parmi ces Tatars. Si leurs princes étaient exposés à s'amollir dans leurs maisons de plaisance au* environs de Constantinople, un autre usage balançait cet inconvénient. Presque tous les fils des kans et des sultans en charge étaient élevés eu Circassie, chez les beys tributaires, qui briguaient à l'envi cet honneur, et qui , toujours campés au pied du Kaukase, entretenaient dans ces montagnes une guerre perpétuelle, et accoutumaient ces jeunes priuces aux fatigues , aux périls, aux mœurs antiques de leur nation.
Les kans eux-mêmes, avant de parvenir au trône, avaient mené une vie privée. Quelques-uns avaient éprouvé les vicissitudes de la fortune et reçu les leçons du malheur. Le trône sur lequel ils étaient montés ne les en garantissait pas. Ils pouvaient retourner vers une condition privée , et il n'y en avait aucun qui n'eût reconnu par lui-même le vœu général de la nation.
La grande influence que les vieillards , chefs des familles et des hordes , ont sur les opinions de ce peuple , influence qui est sans doute la véritable cause de la perpétuité de ses mœurs, entretenait dans les esprits le souvenir de leur ancienne gloire, le souvenir de l'ancien asservissement du peuple moskovite. Les plus vieux racontaient qu'ils avaient vu dans leur jeunesse ses ambassadeurs apporter le tribut de Pierre 1 er lui-même. Ceux d'un âge moins avancé avaient vu l'invasion des moskovites dans les provinces tatares, les pâturages dévastés, les femmes, les enfants, les troupeaux égorgés ; et toute la génération présente avait été nourrie dans ce mépris et cette horreur du nom moskovite.
Si la cour de Russie cherchait de son côté à séduire les kans , à endormir leur vigilance, à aigrir leurs mécontentements, à les exciter à la révolte, comment ces princes eussent-ils prêté l'oreille à ces insinuations ? Comment dans leurs mécontentements mêmes auraient-ils pu rompre les