‹ Révolutions de PologneChapitre 146 sur 282 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

liens multipliés qui les attachaient à l'empire ottoman? La Russie cherchait non moins vainement à se faire un parti dans la nation. Si la pauvreté générale de ces Tatars semblait au premier coup d'oeil les rendre plus accessibles à de sourdes pratiques , si le manque absolu de tous nos arts leur faisait attacher un grand prix à des choses qui nous semblent à peine de quelque valeur, il faut observer que la pauvreté est moins facile à corrompre que la richesse. Les besoins du luxe sont sans bornes, et au contraire l'habitude de la pauvreté met à l'abri de tous les faux besoins. En un mot , tous les événements ont prouvé que les Tatars ne pouvaient être détachés de l'empire ottoman que par l'entier abandon où les Turks les ont laissés ; et encore a-t-on vu après cet abandon , la plus grande partie de cette malheureuse nation déserter son pays envahi par les Russes, et venir chercher de nouvelles terres sous la protection de l'empereur turk.

Il est aisé de sentir que la durée d'une situation si bizarre avait produit plusieurs effets qui , dans cette nation ellemême , préparaient lentement sa ruine. Depuis un demisiècle, les Turks s'étaient étudiés à ne placer sur ce trône * que des princes incapables de régner et abrutis par un usage immodéré de l'opium. Les Tatars, environnés de forteresses ennemies, menaient une vie plus paisible; toujours propres aux travaux de la guerre par la dureté de leurs mœurs , ils avaient perdu l'habitude des grandes fatigues et celle des périls. Le simple peuple de la presqu'île commençait à s'adonner au commerce. Les tribus errantes, devenues plus sédentaires dans leurs campements, commençaient à donner quelque soin à l'agriculture. La crainte naturelle de perdre leurs récoltes ou leurs avances , les attachait au sol ou aux rivages qu'ils habitaient ; et c'était déjà une révolution dans leurs mœurs. Toute la noblesse, à qui

ces deux occupations sout interdites, vivait dans une perpétuelle oisiveté; et les principaux mirzas, désœuvrés euxmêmes , avaient à leur suite une foule de sujets plus désœuvrés encore, et qui n'ayant plus pour ressource le pillage des coutrées voisines et la vente des esclaves, croupissaient dans la fainéantise et la misère.

Les fréquentes dépositions des kans avaient causé entre les différentes tribus des ressentiments de parti. Leur rivalité naturelle se changeait en esprit de faction , une tribu restant plus attachée à un kan déposé et aux généraux qu'elle avait eus dans cette branche, et les successeurs cherchant à se faire aimer dans une autre tribu.

Tel était l'état général de cette nation, dont l'ancienne renommée épouvantait encore les Russes. Krim-Gueray pendant tout son règne avait fait trembler cet empire; et à peine ce kan, placé d'abord sur le troue par le soulèvement de ces peuples, y fut-il remonté pour la seconde fois, nous avons vu combien son invasion dans la nouvelle Serbie jeta au loin la terreur dans les provinces russes. Nous avons vu Catherine renouveler alors auprès de ce prince l'insidieuse proposition de l'aider à se rendre indépendant , et sa mort imprévue, si violemment suspecte de poison, calmer dans ce même temps les alarmes de l'impératrice. Après cette mort, et pendant la première campagne, le sceptre avait été confié à un favori du visir, également inconnu aux Tatars et aux Turks ; et pendant tout le cours de cette campagne, l'horrible indiscipline des troupes ottomanes, dont les Tatars avaient constamment été les victimes, avait achevé d'ulcérer leur nation. Les Turks, envoyés pour défendre la Krimée, s'y étaient livrés à toutes sortes de brigandages ; et le long séjour de la grande armée ottomane dans les environs de Bender, y avait détruit toutes les habitation, tatares. Dans ces dispositions générales, les Busses

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