LIVRE XII
dans le même silence , ils se rangèrent en bataille au chemin de Trajan. Là , ils formèrent quatre grands carrés , dont chacun avait au centre une nombreuse artillerie. Mais cette même nuit, les Turks avaient bordé tout le front de leur camp d'un fossé large et profond , et d'un rempart élevé. Une fausse alarme répandue parmi eux avait même suppléé aux précautions qu'ils ignorent ou qu'ils négligent ; et leur armée , malgré la rapidité et le silence de la marche des Russes , ne fut point surprise. Une partie de leurs troupes était en armes; de nombreux corps de spahis étaient sortis du camp. A l'approche de cette cavalerie, l'artillerie russe fit feu et la mit en désordre. Mais les différents corps se rallièrent aussitôt, se précipitèrent dans les iutervalles des carrés, prirent l'armée russe en flanc et à dos, cherchant à percer où ils verraient quelque désordre. Les Russes , attentifs aux commandements de leurs officiers, et présentant de toutes parts les baïonnettes, étaient partout impénétrables. Cette cavalerie légère ne put enfoncer ces colonnes inébranlables. Elles faisaient feu de tous côtés , et gagnaient peu à peu du terrain. Ce premier combat dura jusqu'à huit heures. Les Russes alors redoublèrent de courage, forcèrent le pas , et marchèrent vers le camp ennemi. Les Turks attendirent de pied ferme derrière leurs retranchements ; leurs canons n'étaient pas en batterie , la précipitation d'un travail nocturne ne leur avait pas permis d'en border leurs lignes. Ils en amenèrent à la hâte quelques pièces , dont le feu lent et mal dirigé ne se fit entendre que quand les Russes étaient déjà tous près. Mais l'aspect inattendu de ces retranchements parut en imposer à l'armée russe ; elle fut étonnée d'avoir un tel obstacle à franchir, et de traverser un pareil ouvrage fait eu une seule nuit. Elle se rassura quand elle vit son artillerie faire taire en un moment celle des Turks. Cependant trois mille volontaires turks étaient
sortis de la gauche des retranchements , et se tenaient dan» un fond où ils n'avaient point été aperçus. Celait une élite de jannissaires , composée pour la plupart de cette espèce de dévoués, qui s'engagent par un serment mutuel à ne faire jamais usage d'armes à feu , et à n'employer que le sabre et le poignard. Au moment où les Russes approchaient des retranchements , ces jannissaires se montrèrent tout à coup sur le flanc du carré de l'aile droite , l'attaquèrent avec une furie qui prévint toute résistance , l'enfoncèrent le sabre à la main, le mirent entièrement en déroute, et s'acharnèrent avec la même furie sur les blessés et sur les morts pour enlever des têtes. Le second carré s'ouvrit sur sa droite, et son artillerie dissipa en un instant ce corps de jannissaires déjà mis en désordre par ce barbare acharnement à emporter du combat ces exécrables trophées. Pendant ce temps , le carré qui formait la gauche des Russes avait tourné les retranchements ennemis par leur droite. II était conduit par le général B.mer, daus ce temps-là l'homme de confiance et le conseil de Roumianzoff. Ce général allemand avait acquis de la célébrité dans les troupes anglaises , et contribué à leurs succès pendant la guerre qui venait de finir en Allemagne. Le carré russe qu'il conduisait, prenant ainsi les Turks à revers, les foudrovait de son artillerie. Tout fuit alors avec précipitation; et les Turks n'ayant connu , dans toute cette guerre, de retraite que la déroute, cette armée de cent cinquante mille hommes fut dispersée en un moment. Les Russes s'emparèrent du petit nombre de tentes qui étaient dans le camp , de cinq grosses pièces de canon , de quatre-vingts pièces de campagne , de tout le bagage et de plusieurs caisses remplies de ces aigrettes destinées pour prix de la valeur. On ne sut point le nombre des morts, parce qu'on en juge malaisément au simple coup d'œil, quand ils sont répandus dans de grands espaces ;