XXXIII. Kasimir Pulaski
Kasimir Pulaski sortit à cette même époque des montagnes où il s'était réfugié depuis sa défaite ; resté seul de cette famille qui la première s'était armée pour la cause de la nation , nous Tavons vu après la mort de son frère chercher un asile dans les montagnes avec les débris de sa troupe ,
il avait passé l'hiver , tantôt sur des pointes de rochers, et quelquefois dans des retranchements de glace et de neige. Comme il s'attendait à être attaqué, il avait, au défaut de chausses-trapes, rassemblé de tous les villages où il avait pu étendre ses incursions , une grande quantité de râteaux de fer ; et, après avoir nettoyé les avenues les plus accessibles de son camp, il avait fait placer ces râteaux les pointes en l'air. La neige les avait recouverts, et la cavalerie russe était souvent venue s'y renverser. Souvent aussi, il descendait du sommet de ces montagnes, avec la rapidité d'un oiseau de proie, enlevant des vivres pour ses troupes et des prisonniers sur les Russes. II envoyait ensuite proposer des échanges à leurs généraux, et les forçait par la terreur de son nom d'observer envers lui les règles de la guerre ; il recrutait et renforçait ainsi sa troupe de gens qu'il avait délivrés par ces échanges, et qui lui devaient plus que la vie.
Jamais homme de guerre n'eut une plus grande dextérité dans le maniement de toutes espèces d'armes. Il se prévalait de ce don de la nature accru par un perpétuel exercice , pour charger toujours de sa personne, avec une intrépidité qui donnait l'exemple à tous ceux qu'il commandait. Une jeunesse déterminée s'attachait à le suivre ; et lui-même, trouvant les vieux Polonais trop amollis, donnait plutôt sa confiance à de jeunes gens qui se formaient par ses leçons, et devenaient ses émules d'adresse et de force. 11 n'y en avait pas un parmi eux qui ne se fût signalé par quelque singulier exploit. Tel d'entre eux était renommé pour avoir tué de sa main plus de cent Russes : l'un en longeant au galop le front d'une troupe ennemie , en avait essuyé toutes les décharges, et d'un coup de pistolet fait voler la cervelle du commandant de cette troupe ; l'autre était allé à pleine course de cheval emporter d'un coup de sabre, aux portes d'une ville, la tête de quelque sentinelle russe. Leur extrême
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vitesse, et la justesse de leur coup <Tœil pour juger des distances, pour couper dans les plaines ou à l'entrée des bois les petits détachements russes , leur procuraient toujours un grand nombre de prisonniers. Le péril était leur plaisir; et un combat où pouvait s'exercer leur adresse semblait être le délassement de leurs fatigues. Pulaski, par un ascendant naturel, était le maître de ses égaux. Tous le secondaient avec ardeur; tous se précipitaient avec lui dans tous les périls ; tous veillaient à se secourir mutuellement. Pulaski , plus adroit, avait presque toujours cet avantage. Il y avait peu de ses ofGciers qu'il n'eût arrachés à quelque danger , qu'il n'eût été chercher et enlever au milieu des ennemis, et qui ne reconnût lui devoir la liberté ou la vie. La plupart des autres maréchaux, incertains de ce qu'ils devaient faire, consultaient leurs ofûciers, et risquaient de s'adresser quelquefois à des traîtres. Mais dans le camp de Pulaski, le chef prenait seul ses résolutions ; personne netait dans son secret, aucune curiosité indiscrète ; la confiance quetous avaient en lui, leur inspirait une aveugle obéissance. Cette troupe, la plus valeureuse, la plus déterminée de toutes celles qui servaient la confédération, était aussi la plus pauvre. Rasimir Pulaski négligeait de lever des contributions. Sa générosité naturelle lui rendait cette nécessité odieuse. Dès qu'il pouvait recouvrer quelque argent, il l'employait à payer des éclaireurs. Sa vigilance était aussi clairvoyante que sa discrétion était impénétrable.
Le conseil-général, qui croyait devoir craindre son ressentiment, avait d'abord cherché à l'affaiblir. Non-seulement il le regardait comme un de ces jeunes aventuriers dont la témérité avait été utile dans les premiers temps , et dont il importait aujourd'hui de modérer l'audace et de réprimer les prétentions , mais ce qu'on lui supposait de haine et de désir de vengeance contre le chef général que la coufédéra-
tion s'était choisi, faisait appréhender qu'il ne se rendit trop puissant. On avait soustrait à son autorité les troupes régulières qui Pavaient suivi ; une partie devint la garde du conseiletreçut pour chef Mionczynski, jeune homme d'unebravoure éprouvée.
M ionczynski, jusqu'alors subalterne de Kasi rair Pulaski , devint ainsi son égal, mais leur amitié n'en était point altérée ; et Kasimir sacrifiait encore au bien delà patrie le ressentiment de ce que bien d'autres auraient appelé un nouvel outrage. Cet homme, intrépide dans les combats, était partout ailleurs d'un caractère généreux, liant et sociable. Il avait en lui cette douceur et cette indulgence qui tiennent à l'élévation de l'âme; sans défiance personnelle contre ceux dont il connaissait les sentiments pour la patrie, ne se mêlant jamais dans aucune des intrigues qui troublaient les confédérations , ileontinuade se concerter avec Mionczynski;etnous les verrons soutenir, dans un accord que rien ne put troubler, tous lescombatsque Drewitz leur livra dans ces montagnes. Toutefois, si le conseil-général avait commencé par le craindre et avait cherché tous les moyens de l'affaiblir, lui-même regardait les chefs que la confédération s'était donnés, comme ses ennemis personnels. Ne doutant pas que leurs persécutions n'eussent causé la mort de son père, il avait hésité quelque temps à se soumettre à leur autorité. Mais, fidèle au serment exigé par son père, d'oublier toute injure particulière et de tout sacrifier à la liberté publique, il se soumit au conseil dès qu'il le vit reconnu de la nation , ne songea plus qu'à le bien servir, et le força enfin, par l'éclat et l'importance de ses services, à lui donner une juste confiance.
Drewitz, battu deux fois dans les montagnes, avait été contraint de s'en retirer; et les forces de la confédération qui s'accroissaient sous le commandement de/aremba avaient aussi décidé le général russe qui de Varsovie conduisait
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cette guerre, à le rappeler. Drewitz était revenu sous Varsovie chercherdes renforts et concerter quelque nouveau plan plus analogue à la situation actuelle des affaires, lorsque, vers la fin du mois d'août 1770, Pulaski, désormais assez fort pour quitter les montagnes, descendit dans les plaines, feignit de vouloir marcher directement sur Varsovie, repandit ce bruit à dessein, fit préparer des fourrages sur cette route, et par cette manœuvre y ayant attiré les Russes, marcha précipitamment vers Rrakovie, l'autre capitale du royaume.
Il se présente devant cette ville à la pointe du jour, enlève la grand'garde russe et pénètre jusque dans le faubourg , où il trouve un régiment de cavalerie polonaise et le régiment des gardes de la Couronne. Ce dernier corps, envoyé depuis quelques mois de Varsovie dans cette autre capitale, sous prétexte d'y lever les contributions de tout temps assignées dans ces quartiers pour sa solde et que les désordres publics l'avaient empêché de recevoir, venait en effet pour renforcer la garnison russe. Pulaski parvint à placer une partie de ses troupes entre le faubourg et la ville, et enleva tout le régiment, qui ne fit aucune résistance. Tous ne montrèrent que de la joie d'abandonner le service du roi, pour servir la patrie sous un chef aussi brave. Un détachement russe accourut aussitôt de la ville dans le faubourg, mais ne put rien empêcher. Le plus grand nombre des détachements russes ayant aussitôt marché vers Rrakovie, Pulaski retourna , en plusieurs courses indirectes, sur la route de Varsovie. Il ramassa les fourrages qui avaient été préparés pour lui ; et les ennemis revenant à sa poursuite, il quitta précipitamment cette route et vint avec une égale vitesse camper sous le monastère, ou pour mieux dire sous la forteresse de Czenstochowa. Il avait été, dans la brillante expédition qu'il venait de faire, parfaitement secondé par un jeune homme qui commandait sous lui un corps
de quatre cents chevaux; Rudniçki avait montré autant d'intelligence que de bravoure. Blessé d'un boulet de canon, il était tombé au pouvoir des ennemis. Le chirurgien qui le pansait, lui sauva deux fois la vie en le faisant évader; Pulaski déplorait la perte d'un jeune guerrier digne d'être son ami, lorsqu'il le vit arriver dans son camp. Ce retour inattendu lui parut d'un heureux présage pour le projet qu'il méditait.