‹ Révolutions de PologneChapitre 194 sur 282 · LIVRE XÎT · texte numérisé non relu

LIVRE XÎT

voir joindre les troupes du roi aux troupes russes, saris que les Polonais s'indignassent cette fois de voir leur roi s'armer de nouveau contre eux.

Sous ce même prétexte, les Russes s'assemblèrent en plus grand nombre ; ils établirent autour de la ville des batteries de distance en distance; on entoura de palissades les casernes où demeuraient les gardes polonaises. Le général russe fit marcber toutes les nuits de fortes patrouilles dans les rues, et braquer des canons sur les places publiques. Ainsi la terreur et la défiance y paraissaient à leur comble ; et l'on songeait à contenir également les habitants, la garnison ordinaire et les ennemis. On ne tarda pas à entourer toute la ville par des abattis d'arbres; on y laissa seulement quelques passages. Bientôt il fut décidé de l'entourer tout entière d'un fossé large et profond , garni de chevaux de frise. Tous les habitants furent forcés de contribuer à ce travail ; et le roi, pour donner l'exemple , eu fit creuser à ses frais un grand espace. On ménagea dans cette enceinte quatre portes, auprès desquelles on bâtit des logements pour examiner les voyageurs. Les troupes russes et polonaises y servirent d'abord en commun; mais les seuls Russes se chargèrent de celte garde aussitôt que la contagion eut cessé, ou du moins dès qu'on eut cessé d'employer ce prétexte , et qu'on eut reçu la nouvelle positive de la promulgation de l'interrègne.

XL!. Examen de la question de la déchéance du trône.

La déchéance de Stanislas- Auguste était, il faut en convenir, le vreu général des Polonais. Ces infortunés républicains, qui payent aujourd'hui si cher les vices de leur antique constitution, et tout ce que les égarements de leurs pères avaient d'année en année ajouté encore à ces anciens vices,

MEVOLL T10>S DE l'OLOGKK.

n'attribuaient pour la plupart les maux sous lesquels ils gémissaient qu'à l'élection forcée et tyraunique de Ponîatowski. Selon eux, rien n'était changé dans leur république ; ils obéissaient aux mêmes lois, ils suivaient les mêmes usages. Cette élection, effet déplorable d'une si longue anarchie, en était à leurs veux la seule et véritable cause ; et la plupart n'avaient cédé à la violence qui leur avait imposé un tel roi , qu'avec la résolution prise d'avance de chercher et de saisir toutes les occasions de le précipiter au trône. ^Leur première confédération formée à Radom , dans la troisième année de ce règne, avait eu ce principal objet. C'était en leur promettant de le détrôner que la Russie les avait attirés dans ce piège ; et si cette imprudente et fatale intrigue était devenue l'occasion de l'oppression générale , si la Pologne se soulevait, moins pour détrôner Poniatowski, que pour se soustraire aux uouvelles lois dictées parla Russie, un grand nombre de confédérés avaient encore pour principal motif leur première espérance : et le ressentiment d'avoir été trompés les entraînait dans la confédération actuelle.

On avait, il est vrai , pris sa défense dans quelques écrits répandus en Pologne. « Vous ne l'avez pas élu de votre gré, disait-on, mais enfin vous l'avez élu ; il a reçu vos serments. Soyez plus prudents au premier interrègne; si comme à lui on vous eût olfert la couronne, qui de vous l'eût refusée? Qui de vous aux malheurs publics eût opposé plus de modération et de constance, eût mieux régné que lui ? Quel indigne sentiment de jalousie ferme vos cœurs au plaisir de voir régner sur vous un de vos égaux? Ut prenez garde qu'un sentiment plus vil encore ne vous asservisse aux intrigues d'une maison étrangère , deux fois élevée sur vos têtes par l'oppression de vos pères et de vos aïeux ! »>

Mais d'autres écrits, également répandus dans le public, avaient examiné la valeur de ces serments arrachés pur lu

LIVKK XII. 315

force, anéantis par les protestations, rétractés aussitôt qu'on avait pu se croire libre. On y rappelait : « Que dans le court espace de temps où l'assemblée de Radom avoit pu s'exprimer librement, Poniatowski avait été unanimement proscrit; ou du' moins que ce vœu était sorti de tous les cœurs , s'était échappé de toutes les bouches, et n'avait été étouffé que par la tyrannie. Le conseil-général étant la première assemblée libre , formée en Pologne depuis la fatale introduction des troupes étrangères , ce conseil, interprète souverain de la république, devait dès sa première séance proclamer la vacance du trône. Qu'avait-il besoin de longues délibérations pour exprimer les sentiments, qui depuis tant d'années se produisaient de tous côtés par leur seule violence? » Ces mêmes écrits cherchaient à enflammer les ressentiments de la nation, lis disaient, en rappelant les plus célèbres exemples de l'antiquité : « Si cette infâme soif de régner fit condamner autrefois à être précipité du haut du Capitole celui qui avait sauvé le Capitole, ce jeune héros qui produisit contre ses accusateurs quarante citoyens rachetés de son propre bien , les dépouilles de [trente enuemis tués de sa propre main et quarante prix de valeur, quel motif retiendra vos justes décrets, quand vous avez à prononcer sur le sort d'un homme d'une origine suspecte, d'une noblesse douteuse (1); qui, pour usurper la couronne, n'a formé que d'infâmes intrigues , a violé toutes les lois de la patrie; dont, par ces lois mêmes, la tête fut mise à prix dès l'instant où il introduisit des troupes étrangères dans le sein de la république; qui est déjà convaincu, jugé, condamné, et qui, sans avoir ni la force, ni l'audace, ni les talents qui rendent quelquefois les tyrans aussi recommandables par de grandes qualités , qu'ils sout détestables par

(I) Voyez à ce sujet tome I er . p. 141.

leur tyrannie, n'a pour toutes qualités que la fausseté , l'abjection de maladroites fourberies , dans lesquelles son esprit s'égare le premier, et dont lui-même ne sait plus retrouver le fil ! »

Toutefois, quelques hommes sages, élevés au-dessus des passions et des ressentiments populaires , que leur propre générosité pouvait séduire, mais que de justes pressentiments pouvaient aussi tenir dans une prudente réserve , croyaient qu'on devait attendre, pour se déterminer, la conduite que Poniatowski tiendrait avec le conseil-général. « Qu'avons-nous à lui reprocher? disaient-ils; qui sait s'il ne gémit pas comme nous du joug qui nous accable ? ce joug pèse sur sa tête comme sur les nôtres ; c'est parce que nos ennemis ne nous craignent plus , que lui-même est forcé d'obéir à leurs ordres; vengeons-nous, versons du sang pour en épargner, mais ne nous trompons pas au choix des remèdes et ne rendons pas nos maux incurables, en portant le fer où n'est pas la véritable source du mal. La faiblesse de notre gouvernement est la cause de nos maux. C'est cette faiblesse qui nous a soumis aux volontés des esclaves du Nord, et nous a rendus les esclaves de ces esclaves. Mais ce roi que les Russes nous ont imposé, s'ést-il joint à nos oppresseurs? Ne l'avons-nous pas vu résister à leurs projets, exposer sa couronne à leur vengeance? N'est-ce pas nous qui sommes devenus les aveugles jouets de la Russie, en nous livrant imprudemment au perûde espoir qu'elle nous offrait pour nous soulever contre lui ? Quel parti alors pouvait-il prendre ? Abdiquer ! Mais la Russie nous eût donné encore un autre fantôme de roi. Mais un nouvel interrègne eût peutêtre été le dernier période de nos majheurs. Laissons là les événements passés. S'agit-il donc aujourd'hui d'une couronne à donner ou d'une couronne à reprendre? C'est la république qu'il faut sauver. La république et le roi, victimes

tour à tour de leur confiance daus une cour étrangère , doivent mutuellement se pardonner leurs erreurs, et embrasser mutuellement leur défense. Si le roi ne l'a pas fait jusqu'aujourd'hui , soyons justes ; quel asile jusqu'à ce jour eût-il trouvé parmi nous? Le blâmerons-nous d'avoir imité la conduite de la France notre protectrice ? Avant la formation du conseil-général, comment eût-elle essayé de nous secourir ? Tout change aujourd'hui; et le temps de la confiance mutuelle et des résolutions anciennes est enfin arrivé ! »

Ceux qui pensaient ainsi, ne négligeaient rien pour déterminer ce prince à se réunir à la nation. Ils se flattaient d'une conciliation peut-être impossible ; mais si la nation , lui disaient-ils , refusait de se réunir à lui, du moins il recueillerait quelque gloire de ce généreux effort et périrait avec honneur. Poniatowski semblait prêter l'oreille à ces généreux citoyens. Ils s'étaient chargés de négocier son accession à la confédération générale. Mais sa dissimulation trompait leur zèle. Il les entretenait de frauduleuses promesses; il ne cherchait qu'à gagner du temps. Uniquement occupé de soutenir sur sa tête sa couronne toujours vacillante , il n'osait pour ainsi dire l'exposer au moindre choc, et ne s'occupait que de l'en préserver. Les Russes lui reprochaient de n'avoir pas eu, au commencement de la guerre, la force de se vouer à celle qu'il nommait sa bienfaitrice; et aujourd'hui, la nation lui reprochait de n'avoir point la force de vouloir être son chef. Il ne cherchait qu'à s'étayer de tous côtés, à pénétrer partout où le moindre jour pouvait s'ouvrir à ses sourdes intrigues. Ne rien hasarder, était sa constante politique. Il employait toute son habileté à ne prendre aucune résolutiou; et ce qu'on, aura peine à croire, c'est que, dans cette timide défiance de tous les événements , dans ce soin perpétuel de se ménager avec tous les partis, une inconcevable sécurité lui dérobait le sentiment de sa triste situation.

H se ûait également sur sa destinée, et sur le suprême talent qu'il se croyait pour la persuasion. Ce misérable défaut que les Français nomment la suffisance, ne lui laissa jamais douter qu'il ne pût enfin se tirer de tous ces embarras, et sauver sa couronne. « Ces confédérés si méchants, disait-il, je voudrais leur parler une heure, et je suis sûr que je les ramènerais ! » Chaque semaine il écrivait de longues lettres à Catherine. Il rassemblait ses frères et ses confidents pour en écouter la lecture et en admirer 1 éloquence; et il attendait le sort de la Pologne de l'impression que ces épîtres allaient faire. Catherine dédaignait toujours d'y répondre, et le plus souvent de les lire. La patience de Poniatowski ne se lassait point, sa présomption ne s'affaiblissait point ; autant de nouvelles lettres, toujours admirées de ses confidents , et toujours également rejetés par cette princesse. Aucune audace ni aucune crainte ne pouvait donc le déterminer à prendre un parti digne du rang auquel la république l'avait élevé. Cette réunion entre la Pologne et le ro i, qui seule peut-être j eût pu les sauver l'un par l'autre , chimérique espérance de quelques vertueux citoyens , était des deux côtés également impossible ; et malheureusement, la conséquence de cette impossibilité conduisait à conclure que l'unique ressource , s'il en restait encore une, était de déclarer l'interrègne.

Cette grande question était, en effet, un problème aussi difûcile qu'important à résoudre ; et comme sa solution a fortement influé sur le sort de la Pologne, nous avons pensé qu'il serait à propos d'en présenter un examen court et impartial. Nous ferons cet examen , non dans l'intention de prescrire au lecteur le jugement qu'il doit porter, mais avec le désir de lui rendre plus facile une discussion à laquelle nous croyons qu'il se livrera volontiers.

Page 1