LIVRE XII
Krakovie , pour y procéder à l'élection ; et lorsque plusieurs mois après , les chef des confédérés se rendirent maîtres de cette ville , ou n'en fit même pas en secret la proposition . soit que l'impossibilité en tût pressentie d'après les bruits qui se répandaient alors sur le démembrement , soit que la coufédération, plus de dix-huit mois après avoir prononcé la vacance du trône, n'eût encore aucune idée sur celui à qui elle l'offrirait.
Mais quand même elle eût eu le pouvoir qu'elle n'avait pas, la prudence lui permettait-elle d'en faire usage ?
Le roi, à la vérité, avait appelé les Russes ; mais ses troupes ne s'étaient pas encore jointes aux leurs : la guerre civile n'était pas encore établie , le sang polonais n'avait jusqu'alors été répandu que par la main de ses ennemis. Cette neutralité du roi était sans doute un délit de sa part ; mais tant qu'elle subsistait, la confédération non-seulement pouvait conserver des rapports avec lui , mais pouvait l'inviter et le déterminer à se réunir à elle. L'invitation seule consolidait sa force d'opinion, en prouvant qu'elle cherohait toujours à prendre les moyens les plus légaux et les plus doux. Cet avantage était perdu dès qu'elle ne reconnaissait plus le roi ; et la vacance du trône offrait de nouveaux embarras. Dans des temps ordinaires, le moment d'une élection était toujours une crise violente. On ajoutait donc volontairement une crise nouvelle à celle au milieu de laquelle on était déjà. Si on élisait un Piast, il fallait le prendre parmi les confédérés ; et un nouveau germe de jalousie et de divisions allait s'établir entre ces républicains que déjà on avait tant de peine à maintenir dans l'union. Si on allait chercher un roi dans une cour étrangère, on donnait aux puissances un nouveau prétexte pour s'immiscer dans les affaires de la république ; on était sûr d'être attaqué par toutes les forces de la Prusse, qui dans le traité de 1764 garantissait qu'aucun
étranger ne serait élu. Enfin , la confédération savait quels efforts faisaient à Varsovie des citoyens bien intentionnés pour former Y Union patriotique; rassemblement conciliatoiro , qui voulait surtout éloigner les Russes,'qui cependant avait alors rattache de leur ambassadeur, et dont le projet était de réunir en lui le roi et les confédérés. Ceux-ci, en se joignant à l'Union, pouvaient lui donner et en recevoir une force mutuelle. Ils y renonçaient, en détrônant celui que l'Union tenait à conserver.
Il est bien vrai qu'en révolution il y a souvent un moyen de tout pouvoir, c'est de tout oser. Les partisans et même les ennemis de la faction qui ose tout, lui supposent alors des moyens que souvent elle n'a pas , et que cette supposition lui donne presque toujours. Mais il faut remarquer que cette supposition, juste pour tout ce qui est faction ou pouvoir révolutionnaire, n'est pas applicable à un pouvoir légal. Le premicT, créé par des secousses, agit et se soutient par d'autres secousses ; le second, créé par la loi, agit et se soutient par elle. Quand le premier tente sans succès ce qu'il ne peut exécuter, il met à découvert l'impuissance d'une force éphémère, qui tombe pour être remplacée par une autre ; cette mutation peut offrir des chances au bien public. Quand le second veut et ne peut user de ses droits, il met à découvert l'insuffisance d'une force légitime, que rien ne doit remplacer, mais à laquelle on substitue trop aisément la violence; changement qui jamais ne peut être avantageux à l'État. C'est à quoi (nous venons de l'indiquer) la confédération fut réduite. N'ayant pas le pouvoir d'effectuer ce qu'elle avait le droit d'ordonner, elle confia Téxécution d'une décision légale à des moyens non-seulement illégaux, mais reprouvés par le droit des gens. A tout cela l'État ne pouvait rien gagner, et pouvait beaucoup perdre. Ces principes furent démontrés par l'événement.
LlYftR XII.
XLIÎ1. Opposition d'avis dans le conseil -général.
Il est probable que cette question, souvent agitée dans les entretiens publics et particuliers , ny était pas traitée, et moins encore approfondie sous ces rapports ; mais c'est ainsi qu'elle eût dû l'être dans les fréquentes délibérations du conseil-général. Le comte Paç présidait à ce conseil, ainsi que Févêque de Ramienieç, dont les infatigables travaux avaient tant contribué à sa formation. Tous deux, que l'on nous permette cette comparaison , dirigeaient au milieu de tant d'orages la barque fragile sur laquelle s'étaient sauvées les vertus de la république. Paç avait paru jusqu'alors trèsopposé à la publication de la vacance du trône ; quelques personnes doutaient que cette opposition fût sincère. Mais il craignait, disait il, que cette déclaration ne précipitât la patrie dans les malheurs d'une guerre civile ; malheur qui l'avait menacée de si près, et dont au milieu de tant de désastres, le sentiment presque général de la nation et la timidité du roi l'avaient préservée. Il était nécessaire de le tenir dans cette situation incertaine, qui lui inspirait des ménagements pour les confédérés. Il fallait avoir égard au temps; et, en convenant que Stanislas-Auguste devait être détrôné pour venger la république , pour l'affranchir du joug étranger, pour un exemple éternel à tout ambitieux, il ajoutait que la confédération devait préparer ce grand coup en silence, et qu'elle n'avait pas encore assez de force pour le porter avec sûreté . Soit qu'il crût réellement cette déclaration prématurée, soit que dans un acte de cette nature il sentît combien il était nécessaire de se laisser faire vioence, Krasinski n'avait point caché son désir de voir le trône déclaré vacant; mais la diversité d'opinions des deux chefs
sur ce point, n'empêchait pas qu'ils ne travaillassent dans un accord parfait au bien public. Un événement fit bientôt éclater le vœu unanime, et devint l'occasion de cette violence que Paç attendait. Rossakowski,ce partisan déterminé que Kasimir avait envoyé en Litbuanie, répandait sur la longue route qu'il avait à parcourir un acte déjà promulgué en Turquie, et qui déclarait Poniatowski déchu du trône. Les Turks, alliés de la république de Pologne, pour l'intérêt de laquelle ils avaient déclaré la guerre à la Russie, avaient à la vérité reconnu Stanislas-Auguste, lorsque la France l'eut aussi reconnu pour roi; mais ils lui avaient refusé ce titre dans leur premier manifeste , et voyaient avec peine que ce même titre fût donné par la confédération à un homme qu'ils regardaient comme leur ennemi, et qu'ils avaient intention de détrôner. Leur politique barbare les égarait toujours, en leur présentant sous ce nom de roi des idées qui ne sont nullement celles de la Pologne. Cette obscurité nuisait à la confiance qu'ils auraient dû accorder aux confédérés ; ils leur disaient : « Vous n'êtes pas, républicains puisque vous avez un roi. » Ceux-ci répondaient : « Il sera détrôné par nous-mêmes, lorsque vous nous appuierez. » En effet, lorsque la confédération générale se fut donné pour chefs ceux de la confédération de Bar toujours réfugiés en Turquie, ceux-ci s'empressèrent de lever l'obstacle que les Ottomans trouvaient sans cesse dans ce nom de roi. Ils assemblèrent leur conseil et leurs troupes dans la ville de Warna sur les bords de la mer Noire; et là, usant de l'autorité que la république leur avait confiée, ils promulguèrent l'interrègne, le 9 avril 1770, et ils envoyèrent cet acte au conseil-général. C'était cette première déclaration dont le manifeste de Kossakowski répandait la nouvelle.
Elle fut reçue dans le royaume avec acclamation de
toutes parts. On redoubla d'instances auprès des chefs de la confédération en Pologne. On leur représenta « que le premier acte des confédérés de Bar ne suffisait pas ; que rassemblée d'une seule province ne pouvait parler au nom de la république ; mais que l'acclamation de joie universelle excitée par ce premier acte devait l'emporter sur une timide prudence, qui craiguait de réduire Poniatowski et le petit nombre de ses adhérents à des partis désespérés. Mais n'était-il pas plus dangereux de résister au vœu unanime? La nation, presque tout entière sous les armes, demandait à réparer l'ignominie d'une élection forcée et illégitime ; satisfaire sa juste vengeance et lui rendre tous ses droits, ce serait achever de la réunir tout entière. » Ils attendaient encore et différaient de jour en jour; tous les maréchaux que le conseil-général avait rejetés ou remis dans des grades moins élevés , cherchaient à rendre cette conduite suspecte. Ils répandaient « que le conseil-général ne remplissait pas l'attente de la nation ; qu'il manquait à la confiance qu'on avait mise en lui ; qu'il songeait à traiter avec le roi et à trahir la patrie. » Tous ceux qui étaient attachés à la maison de Saxe attendaieut leur fortune du retour de cette maison sur le trône ; entretenus dans la confédération par les modiques subsides de cette cour, mais supportant avec peine d'être éloignés des affaires, ils se joignaient aux mécontents et répétaient toutes leurs clameurs.
Cependant Paç ne cédait pas encore, soit qu'il regardât réellement comme imprudente ou prématurée la démarche qu'on lui demandait, soit qu'il voulût répondre un jour par sa longue résistance aux reproches qu'on voudrait lui faire. Enfin les désordres, si communs dans les diètes, commençaient à s'introduire dans les assemblées du conseil-général ; quelques membres s'emportèrent jusqu'à tirer leurs sabres
RÉ VOL. DE POLOGNE. — T. Ut. 2S
contre l'inflexible Par lui-même. Sa fermeté n'en tut point ébranlée. Dans ces conjonctures, on reçut la nouvelle des subsides accordés par la France, et la réponse de son ministre consulté sur cette grande question.
Le duc de Choseuil sentait tous les inconvénients de la décider par l'affirmative. Mais il sentait aussi combien il pouvait y en avoir à s'opposer au vœu de presque tous les confédérés, et à prétendre régler à Versailles l'usage d'un droit que leur donnaient leurs constitutions. Il les laissa maîtres de décider s'ils feraient usage de ce droit. II est à croire que ce ministre, déjà mécontent de toutes les lenteurs ou contradictions de Kauuitz dans cette affaire, ne voulut pas se donner vis-à-vis de lui le désavantage d'avoir influé sur une délibération aussi capitale; et qu'il préjugea en même temps que la cour de Vienne n'improuverait pas la mesure qu'on allait prendre. En effet, cette cour ne témoigna aucun mécontentement public de la proclamation de déchéance, jusqu'au moment où elle se plaignit de l'ar ticle auquel on pouvait attribuer l'enlèvement du roi. Maison voit, par une lettre du26 décembre 1770, ceque Kaunitz pensait sur ce projet d'ôter la couronne à un prince reconnu par toutes les puissances. « Je n'ai point lu cet acte, disait-il, personne ne nous a porté de plaintes ; il y a apparence qu'on ne nous en parlera pas, et qu'on méprisera une démarche aussi peu sensée. » Durand, l'envoyé de France à Vienne, qui au fond paraissait incliner pour l'avis contraire, répliqua trèsadroitement qu'après avoir examiné la chose, il croyait voir que le vrai motif de l'accession delà généralité au manifeste deWarna n'était pas l'espérance de dépouiller Stanislas- Auguste, mais la crainte d'une scission. L ue lettre écrite par lui six mois auparavant prouve qu'il craignait qu'on n'imputât à la France de s'opposer à la déchéance. Il fallait, disait-il, amener le roi à une abdication volontaire;