LIVRE XII f
sophes, qui conduisent l'un à la gloire, l'autre à la volupté. L'ambition l'emporta ; et dès cet instant, il change tout le premier aspect qu'il avait laissé prendre à son règne. Il donne Tordre de l'éveiller le lendemain au point du jour; et pour vaincre son penchant à la mollesse, il ordonne à ses valets de chambre , s'il lutte trop longtemps contre le sommeil, de lui laisser tomber sur le visage un linge trempé dans l'eau glacée : cette espèce de violence fut nécessaire quelques jours, mais sa résolution une fois prise, ce prince n'a jamais fait un pas en arrière. Seulement, chaque jour, quand ses devoirs de roi et de général sont remplis, ses premiers goûts le ramènent aux arts agréables et à la mollesse. Ses habitudes de soldat se mêlent à une certaine élégance de mœurs ; et il lui est resté de ce mélange, une singulière admiration pour le très-petit nombre d'hommes qui à leur gré ont pu se plonger dans les délices de la vie, et en sortir pour se livrer aux plus violentes fatigues , assez maîtres d'euxmêmes pour se montrer alternativement et à leur volonté, efféminés comme les sybarites, et austères comme les Spartiates ; il se plaît à laisser voir que c'eût été là ses véritables modèles, s'il eût dépendu de lui d'en choisir. Des moralistes sévères diront que la nature lui avait donné des vices efféminés , et qu'il s'est donné avec effort et par son choix des vices d'un autre genre; mais si l'on ajoute qu'il employa cette hauteur de caractère à se vaincre lui-même dans les périls de la guerre , et que la première bataille qu'il donna, n'ayant pas trouvé en lui un courage à toute épreuve, il dut ensuite aux seuls efforts de sa volonté, une fermeté inébranlable dans les périls ; qu'il se hûta même de chercher indiscrètement une seconde bataille, pour affermir soncourage ou plutôt pour rassurer sa renommée : il faudra convenir que cette force d'âme constamment employée contre tous s«s penchants doit faire regarder ce prince comme un des.
hommes les plus extraordinaires qui aient jamais vécu.
La conquête de la Silésie fut en effet le prix de cette double victoire remportée sur lui-même. Mais la Silésie conquise a décidé de toute la suite de son règue. Une nouvelle maison d'Autriche, non moins redoutable que la première, étant sortie des ruines de cette maison, en méditant avec une politique lente et profonde, de recouvrer le beau démembrement que Frédéric venait de lui arracher, il se vit forcé à se maintenir toujours en état de guerre. Il fallut toujours accroître sa puissance, pour conserver sa puissance même. La nécessité, le soin de son salut, le soin de sa gloire, produisirent alors en lui ce qu'une ambition de volonté et d'occasion, plutôt qu'une ambition de caractère, avait produit dans les premiers jours de son règne. Cependant, satisfait de sa conquête , et selon toute vraisemblance y bornant alors ses desseins , on le vit aussitôt retourner vers ses premiers penchants, et rassembler autour de lui les talents de tous les genres. La simplicité de son administration lui en facilitait le travail. Nulle inconstance, nul changement; il veillait à la justice, non par amour de la justice, ou par un sentiment d'équité naturelle , mais pour que son État fût en ordre ; toutes les règles étaient invariables ; souverain absolu, mais sans caprices ; toujours inflexible , mais sans rigueurs journalières: regardant les hommes comme de vils instruments de ses volontés, défiant par principes, par mépris général de l'humanité, mais défiant sans soupçons ombrageux, sans inquiétude et sans crainte. Huit heures de travail par jour, mais chaque jour et toute l'année , suffisaient ainsi à tous les soins de son royaume et de son armée ; et il réservait le reste du jour à la littérature, à la poésie, à la douceur du loisir, et aux charmes d'une société ingénieuse et savante, que sa gloire et ses invitations avaient rassemblée dans son palais ; en un mot, la guerre n'était point sa passion : trait si re-