‹ Révolutions de PologneChapitre 208 sur 282 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

Dans ce double dessein, il s'attachait à satisfaire l'orgueil de cette même princesse dont il méditait de réprimer l'ambition. On eût dit que l'âge , l'expérience et les difficultés avaient affaibli et dompté ce caractère audacieux qui, depuis trente ans, avait fixé toute l'attention de l'Europe , et fait trembler tous ses voisins. Lui qui, dans sa jeunesse , avait commencé la guerre sans alliés, et n'en avait attendu que de la victoire; qui, sans alliés encore après la paix, avait attendu avec une fierté presque téméraire , pour associer ses intérêts à ceux de quelque autre puissance , qu'une figue presque générale se formût pour l'accabler ; lui surtout qui n'avait jamais supporté les hauteurs de la cour de Vienne, et qui, dans sa haine contre cette cour, faisait entrer le ressentiment du style impérieux dont elle fait usage dans ses chancelleries, cédant aujourd'hui à de nouvelles conjonctures , ménageait avec soin une alliée altière et exigeante, et subjuguait pour ainsi dire son propre génie : tout en lui paraissait changé. Ce monarque , dont les mordantes et cruelles plaisanteries , seul genre de gaieté qu'il connût, avaient offensé presque tous les souverains de son temps , et leurs maîtresses et leurs ministres ; qui n'avait jamais épargné aucun tort, aucun ridicule, et qui, à l'époque où nous sommes parvenus, employait en secret son loisir à la composition d'un poëme satirique sur le roi Poniatowski ; devenu à cette même époque le courtisan et l'adulateur de la tzarine, soutenait sans cesse et sans distraction ce personnage de perpétuelle flatterie. Dans sa chambre d'audience était suspendu le portrait de Catherine 11. 11 affectait de s'y arrêter avec une sorte de culte ; il parlait d'elle, comme d'un être supérieur à l'humanité. Mais gardons-nous d'avilir un si grand caractère, et de ne pas observer qu'une sorte de dignité se mêlait encore à ces adulations. Dans toute cette cour, il ne se permit d'encenser que la souve-i

raine; et de toutes ses faiblesses, les seules qu'il encensa furent celles qui avaient une apparence de grandeur. II fut dans la singulière destinée de Frédéric, d'avoir toujours contre lui, soit en Russie, soit dans les autres cours, tous ceux qui n'ont eu de crédit que par la faveur.

La conduite qu'il commença à tenir avec les Autrichiens fut moins empressée, mais non pas moins adroite. Jusquelà, il avait surveillé sans cesse, et dans toutes les parties de l'Europe, tout ce que pouvait préparer ou méditer la cour de Vienne , toujours prêt à semer des soupçons contre elle, toujours prompt à s'opposer, quelque part que ce fût, aux moindres avantages qu'elle pouvait acquérir. Tout à coup, il se relâcha de cette vigilance ; il mit un frein à la licence de ses plaisanteries ; il dissimula ses plus justes observations ; il laissa une entière liberté aux mesures cachées ou publiques qu'elle voulut prendre dans toutes les cours; et aussitôt qu'elle donna une sérieuse attention au* troubles de Pologne, il se retira pour ainsi dire de dessus la scène, et laissa ainsi se calmer toutes les inquiétudes qu'il causait.

Cette cour, où dominait tant d'orgueil, s'applaudissait do l'avoir réduit à cette extrême circonspection ; elle-même alors portait dans sa conduite non moins de ménagement. Les deux monarchies, après la guerre terrible qu'elles s'étaient faite , sentaient également qu'une nouvelle rupture pourrait anéantir Tune ou l'autre.

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