LIVRE Mil
son portrait à elle-même, comme ou supposait qu'elle devrait être quand la pilleur et le froid de la mort lui auraieut enlevé ce qu'elle conservait encore de ces traits qui l'avaient rendue une des plus belles princesses de son siècle . C'était du sein de cet oratoire, ou plutôt de ce tombeau, qu'elle gouvernait ses États; ayant soin de ne se montrer à ses sujets qu'avec un front riant et serein, un air de bonté maternelle; toujours généreuse et bienfaisante, occupée d'établir sa nombreuse famille, voyant déjà cinq de ses enfants montés sur des trônes ou certains d'y monter ; redoutant la guerre, et résolue de finir ses jours en paix, plus encore par amour de ses peuples que par crainte de l'ennemi terrible qui plusieurs fois pendant son règne l'avait forcée à fuir de sa capitale; joignant à sa haine contre ce roi le mépris et la colère contre la tzarine, dont elle ne parlait jamais qu'avec les expressions du dépit et de la colère, et en la nommant avec dédain : « cette femme » , mais sachant subordonner ses plus chères affections, et tous ses vœux et toutes ses haines, à ce que les ministres, à qui elle donnait sa confiance, lui représentaient comme la loi impérieuse de la nécessité, ou comme le conseil prudent de la politique. C'est ainsi que du sein de cet oratoire, la raison d'État la forçait d'aggraver malgré elle le poids des impôts , de rejeter les plaintes de ses sujets, au risque de perdre leur tendresse, de saisir au profit du gouvernement les legs que la dévotion des particuliers faisait assez souvent aux églises, et même de détruire sans bruit de riches monastères, pour en approprier les dépouilles aux besoins de l'administration publique, ou à l'entretien de ses dispendieuses armées; et déjà on croyait entrevoir dans toute cette conduite , que si cette princesse bienfaisante et religieuse avait assez d'empire sur elle-même pour faire taire quelquefois sa générosité et jusqu'à sa piété, peut-être se-
rait-elle capable, dans quelque crise d'État, de s'exposer à de plus grands remords et de faire taire jusqu'à sa justice.
XI. Grande autorité, et singularités minutieuses du prince de
Kaunitz.
Un homme dont la réputation en politique égalait celle des talents militaires du roi de Prusse, le prince de Kaunitz, chancelier de cour et d'État, vieilli dans cette grande place, gouvernait alors toutes les affaires de la monarchie. Il avait vu changer autour de lui tous les cabinets de l'Europe. Sa constante faveur auprès de Marie-Thérèse avait survécu à toutes les faveurs qui de son temps s'étaient élevées dans toutes tes autres cours; lui seul avait mis fin aux longues querelles des maisons de France et d'Autriche, et cette révolution célèbre, mais dont les moyens étaient peu connus, paraissait assurer sa gloire : lui seul avait ligué tant de souverains et armé tant de nations contre le roi de Prusse , et il semblait conserver sur ce prince l'ascendant qu'on a pris sur celui qu'on a fait trembler. C'està lui surtout que Marie- Thérèse a dû les divers établissements de sa nombreuse famille, et toutes ces couronnes électives ou héréditaires placées sur les têtes de ses enfants. On s'étonnait cependant des faiblesses qui dégradaient en lui un caractère si imposant. On n'y avait encore découvert aucun de ces vices détestés qui servent quelquefois l'ambition, et ne sont pas incompatibles avec de grandes qualités ; mais il ne prenait aucun soin de dissimuler des défauts choquants et puérils qui semblent toutes les exclure. On était frappé de surprise en voyant ce vieux et célèbre ministre donner ses matinées entières au soin de sa toilette, passer plusieurs heures à décider de la doublure d'un habit, ou du dessein d'une