LIVRE Mil
broderie, s'occuper gravement de concilier ou d'envenimer les querelles des comédiennes ou des danseuses ; et, en traitant les plus importantes et les plus épineuses affaires, donner toute sou attention au soin d'éclaircir ses diamants et de nettoyer ses boîtes. On ne pouvait concevoir l'excès insensé de son orgueil : « Le ciel, disait-il, met cent années à former une grande âme pour la restauration d'un empire, et il se repose pendant cent autres années ; c'est ce qui me fait trembler sur le sort qui attend cette monarchie après moi. » Jamais homme plus difficile à connaître et à peindre ne s'est cru plus en droit de défier le regard des observateurs et le pinceau des historiens ; et même aujourd'hui, après que l'Europe l'a vu sous deux règnes et pendant près de quarante années constamment aux prises avec le roi de Prusse, elle est encore incertaine sur le jugement qu'elle en doit porter. Essayons de démêler cet étrange caractère; et si cette curieuse et difficile recherche, et pour ainsi dire la solution de ces bizarres énigmes, nous engage dans une assez longue discussion, sougeons qu'elle répandra un nouveau jour sur les plus grauds événements déjà retracés dans cette histoire, et qu'elle nous conduira aux véritables causes du fatal dénoûment qui nous reste à conter.
Il faut d'ahord observer que la nouvelle maison ^'Autriche-Lorraine a porté dans cette cour des manières toutes nouvelles, et presque de nouvelles mœurs ; la popularité des princes lorrains a fait disparaître l'ancienne morgue autrichienne. L'affabilité est montée sur le trône ; et tout se modelant aussitôt sur cet exemple, elle a presque partout pris la place de la gravité hautaine et imposante. MaisKaunitz, formé sous le dernier souverain de la maison d'Autriche, et déjà parvenu à la maturité de l'âge daus les anciennes mœurs , n'a songé à son élévation et à sa fortune que sous un autre
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règne , et au moment où cette révolution était d'autant plus frappante que Marie-Thérèse , pour conserver l'héritage de ses pères , avait eu besoin d'implorer l'amour de ses sujets. Il avait passé toute sa jeunesse à la cour gravement licencieuse de Charles VI, où la puérilité des idées se joignait à la pédanterie des manières, l'étiquette, l'orgueil et la magnificence, à l'antique barbarie des usages tudesques; où le manque absolu de toute réelle instruction et de presque tous les arts agréables forçait à ne sortir du désœuvrement que par des bagatelles sans goût, sans esprit et sans grâce. Telle fut sa première école. Une naissance illustre, une famille considérée, et qui avait récemment occupé de grandes places au service des empereurs, une grande fortune dont jeune encore il était déjà maître, la possession d'un comté souverain qu'il avait hérité de sa mère, une taille élégante, une figure noble , un soin perpétuel de lui-même , lui donnèrent de leclat et de la vogue à cette cour, où sa galanterie méthodique , son orgueil et son flegme étaient plutôt un mérite qu'un ridicule. C'était le temps où régnaient en Europe les modes les plus extravagantes dans la manière d'arranger les cheveux; il les avait toutes outrées. Orner sa tête de mille boucles, remplissait ses journées entières : et les grands seigneurs autrichiens, alors comme aujourd'hui, n'admettant à leurs sociétés que d'autres grands seigueurs ou leurs propres valets , sa société favorite dans ses soirées se réduisait à son coiffeur. Toutes les années de sa jeunesse se passèrent dans ce désœuvrement , qui dégénère nécessairement eu habitude de nonchalance, en horreur invincible de tout travail , et surtout d'un travail réglé et suivi ; et il est à peine concevable qu'elles lui aient laissé les qualités exquises dont la nature l'avait doué, un discernement fin dans la société, une pénétration prompte dans les affaires, un esprit étendu et une mémoire infaillible. Il avait débuté, malgré les avan-