LIVRE XIII
tages de sa naissance, par ces places subalternes dans les chancelleries impériales, ordinaire apprentissage des jeunes Autrichiens qui ne se destinent qu'aux emplois civils ; il y apprit les premiers éléments de cette vieille et immuable politique autrichienne; et n'ayant en vue aucun emploi militaire, il ne chercha point à vaincre les faiblesses d'une éducation efféminée, entretenues en lui par la perpétuelle société des femmes : une crainte pusillanime de la mort portée jusqu'à l'horreur du nom même de la mort, une affectation de sensibilité excessive portée jusqu'au soin de prévenir toute émotion douloureuse, une prétendue faiblesse d'organes qu'il faut dérober à la plus légère irritation , au moindre changement de l'atmosphère , et mille autres délicatesses que les femmes affectent quelquefois, dans le dessein d'occuper perpétuellement d'elles tout ce qui les entoure. Mais aussitôt qu'il voulut s'ouvrir la carrière de l'ambition, sa première démarche décela non pas une âme forte , non pas un esprit élevé, mais une raison froide et un caractère de cette même trempe. Charles VI était mort; et tout le temps que le sort de cette monarchie avait paru incertain, Kaunitz vécut enfermé, sans aller offrir>icun service ni rendre aucun hommage à sa nouvelle souveraine ; sa fidélité devenait suspecte, ses parents étaient consternés; il dédaignait leurs craintes , et se refusait à leurs prières. Mais à l'instant où les affaires prirent une face plus riante, et où la sécurité et l'espérance renaissaient de toutes parts, il parut enfin à la cour, et dit à Marie-Thérèse : « Tous vos sujets se sont empressés à vous offrir leurs services , et j'ai voulu laisser passer la foule, afin de fixer sur moi les yeux de votre majesté ; mes pères ont servi les siens; j'ai des talents à lui offrir; je possède des richesses qui , dans l'embarras actuel de ses finances, doivent me faire choisir pour des emplois dispendieux. Si elle m emploie dans ses affaires étrangères, elle
sera contente de mes services; si elle doute de mes talents ou de mon zèle, je retournerai dans la retraite, et j'y trouverai la tranquillité que j'aime , et que je ne veux sacrifier que pour la servir. » Marie-Thérèse ne l'aimait pas ; elle accueillit sans estime un homme qui revenait à elle avec la fortune, et qui, déjà parvenu à trente-quatre ans, n'était connu que par tous les ridicules dont le commerce des femmes l'avait infatué. Mais dans la détresse où se trouvait la monarchie , le gouvernement avait réellement besoin d'employer des hommes riches. On manquait dans toutes les places de talents éprouvés. L'époux de Marie-Thérèse, après quelques entretiens avec Kaunitz, crut démêler au travers de tant de frivolités une tête mûrie par la réflexion ; et cette princesse se plaisait à raconter dans la suite qu'elle devait un choix si heureux pour son règne à la sagacité qu'avait eue alors son époux , de découvrir un mérite réel caché sous cet amas de ridicules. Si cependant nous le suivons dans tous les pas de sa fortune , nous verrons bientôt disparaître ce contraste apparent de qualités inconciliables , et se dissiper un phénomène spécieux , mais trop inconcevable pour avoir réellement existé. Nous verrrons d'abord que, par une destinée singulière, il est vrai , mais qui rentre dans le cours des choses simples et naturelles, les défauts qu'on lui reproche le plus , ceux même qui nuisent communément aux succès de l'ambition , contribuèrent à son avancement et à sa fortune , et qu'il lui a toujours été plus avantageux de s'y abandonner, et même avec une sorte d'ostentation , que de cultiver ses heureuses qualités. Ce fut ainsi qu'étant pour son premier début envoyé à la cour de Turin, négocier un traité d'alliance, et s'indignant de ce qu'elle demandait la cession d'une province pour le prix des secours qu'on voulait obtenir d'elle , il se renferma aussitôt dans sa dédaigneuse nonchalance ; il ne prit aucune part à