XX. Comment tes circonstances changent ta médiation
Mais, pour assurer cette intelligence entre les deux cours de Vienne et de Berlin, pour la faire servir à rétablir la paix entre la Porte et la Russie, il aurait fallu que Catherine restât dans une position qui lui lit désirer la fin de la guerre ; il aurait fallu que les Turks ne perdissent pas le fruit de leurs premiers succès : malheureusement pour la Porte, les affaires venaient de prendre tout à coup une nouvelle face. La dispersion totale des Turks , l'abandon subit de Chocim, de la Moldavie, de la Valaquie; l'état de dénument dans lequel se trouvèrent les confédérés, manquantd'asile et même de vivres dans leur propre pays, n'ayant plus pour eux que les ressources du désespoir, ressources que leur désunion diminuait beaucoup : tel fut le changement qui s'opéra entre les deux conférences de Neisse et de Neustadt, et même trèspeu de temps après la première. Lorsque Kaunitz fut, pour la première fois, invité à se charger de la médiation, il s'agissait de tirer les Russes d'embarras, en leur procurant la paix ; deux mois après, il fallait, en s'offrant pour médiateur, les arrêter dans leurs victoires.
Les Turks vainqueurs auraient pu, sans beaucoup de difficultés, consentir à la paix, ou du moins à une longue trêve ; mais ce qui rendait la paix difficile à conclure après des malheurs si désastreux et si imprévus, c'est que, dans cet empire, un traité humiliant et contraire à l'ancienne fierté ottomane , a toujours coûté la vie au négociateur qui le signait. Cette victime sait d'avance qu'elle sera dévouée à la colère du peuple; colère qui, quelquefois, ne s'apaise qu'en ensanglantant le trône musulman. Kaunitz prévoyait bien les obstacles que les nouvelles circonstances lui prépareraient
dans le divan; mais il prévoyait aussi qu'autant il aurait rendu service à la Russie , en lui procurant une paix avantageuse au milieu de ses revers, autant il contrarierait ses vues, en lui parlant de paix au milieu de ses triomphes. On voit combien , dans ces deux époques, le même rôle était différent pour lui; dans la première, ce rôle était parfaitement conforme au plan de conduite que nous venons d'in- I diquer ; dans la seeonde , il le dérangeait entièrement. Catherine fondait alors les plus grandes espérances sur l'expédition de la Grèce et sur celle des Tatars ; elle jouissait de Tidée de s'établir dans l'Archipel et dans la Krimée, et n'eût cédé, qu'en frémissant, à la force supérieure qui lui auroit arraché ces deux conquêtes.