XXII. Action de la Prusse et de ta France sur la Porte
ottomane.
Mais Frédéric , inébranlable dans son système , qu'il regardait comme un système de nécessité , opposa à
Kaunitz les mêmes armes que Kaunitz employait contre lui ; et pendant que le ministre autrichien osait concevoir le projet d'amener la Russie, par le roi de Prusse, à laisser échapper sa proie, ce prince, de son côté persuadait aux Turks de demander à la cour de Vienne sa médiation. 11 nous dit , dans ses Mémoires, que la Porte commençait à désirer la lin d'une guerre, dont les événements ne répondaient plus à son attente; il avait cherché à l'en détourner; et par là, il se trouvait avoir acquis sa confiance : il rassurait encore qu'elle ne devait point songer à détrôner Stanislas- Auguste , ni à encourager les confédérés, si elle ne voulait pas fermer l'accès à toute médiation. Les Turks, très-disposés à accepter la sienne, avaient quelque répugnance pour celle de Vienne; et Frédéric aurait eu peine à la vaincre, malgré ses instances réitérées,, toujours fondées sur l'avantage d'avoir pour médiateur une grande puissance, si, pendant ce temps, la France n'eût donné à cette puissance, auprès des Turks, hien plus de crédit que Frédéric lui-même ne pouvait le croire. Choiseul, qui les avait excités à la guerre , qui craignait qu'ils ne fussent abattus parleurs revers, à qui Kaunitz cachait toujours sa véritable marche, leur présentait la maison d'Autriche comme un allié sur lequel ils pouvaient compter, et qui, tôt ou tard, viendrait certainement à leur secours. Frédéric, qui les engageait à la paix, et qui, de plus, avait intérêt à éviter de se trouver chargé de la médiation, leur présentait cette même maison d'Autriche comme un médiateur impartial, à qui ils pouvaient donner toute confiance; et les Turks, croyant voir un avis salutaire dans le double conseil qui leur venait de Versailles et de Berlin, ne pouvaient manquer de regarder l'Autriche comme la puissance à laquelle ils devaient principalement s'adresser, soit pour la paix, soit pour la guerre.
LlNftK XIII.
.III. Intérieur de la cour de Vienne, entre Marie-Thérèse,
son fils et Kaunitz.
Cette situatioQ des affaires de l'Orient produisit bientôt a la cour de Vienne, agitée par la diversité des passions et des intérêts , inévitable dans une cour où il y a deux souverains, un mouvement intérieur qui ne tarda pas à être sensible pour toute l'Europe, et qui, d'événement en événement, devait enfin amener le partage de la Pologne.
Kaunitz, affranchi de toute crainte, certain que le roi de Prusse ne respirait que la paix, voyant que la maison d'Autriche était sans ennemis dans l'Europe entière, qu'elle entretenait cependant de nombreuses armées, et que les arrangements économiques qui la mettaient en état de les entretenir étaient heureusemeut terminés ; Kaunitz, dis-je, commença à se détourner plus ouvertement des maximes justes et modérées de Marie-Thérèse, et à conformer sa politique aux passions du jeune empereur. Dès qu'il eut fait les premiers pas sur cette ligne de déviation, la cour de Vienne présenta à l'observateur une situation très-remarquable par sa singularité. L'empereur croyait voir approcher les occasions favorables que son ambition appelait tous les jours ; il dissimulait moins la peiue avec laquelle il se tenait encore dans le cercle étroit de la sage politique de sa mère. 11 ne pouvait se llatter de parvenir à détruire, ni même à contrebalancer l'ascendant que Kaunitz avait sur elle ; il prit le parti de chercher à séduire ce vieux ministre , et de flatter sou orgueil et son ambition. On vit alors autour du trône ce que l'on voit souvent dans l'intérieur d'une maison particulière ; un fils de famille, retenu encore malgré lui sous ld dépendance d'une mère éclairée et pénétrée de ses devoirs ; celle-
ci gouvernée par un homme d'affaires que l'habitude d'être utile a rendu exigeant et impérieux ; enûn, cet homme voulant continuer, sous le fils, la gestion qu'il avait sous la mère, n'abandonnant pas entièrement ses vieilles maximes, mais plus indulgent pour celles du fils, qui met toute son adresse, non à le déplacer, mais à le séduire. Entre deux souverains aussi opposés de caractère que l'étaient l'impetairicereine et son fils, il semblait impossible de se conserver la faveur de l'une, et de se concilier la faveur de l'autre ; de ne pas sacrifier le crédit présent à des espérances, ou toutes les espérances à la durée de la faveur actuelle.
Déjà, le ministre qui avait présidé à tous les arrangements militaires, Lascy, après avoir accompli ce^grand ouvrage, désespérant de pouvoir rester favori du fils et ministre de la mère, commençait à prétexter des raisons de santé pour se retirer, et attendre la suprême faveur sous un autre règne. Kaunitz lui-même, quand il vit s'élever entre les deux souverains de fréquentes dissensions au sujet de l'administration intérieure, abandonna tous les soins de cette administration ; et, toujours plus adroit à conduire sa fortune, qu'on ne l'aurait cru d'un esprit si superbe, il allégua l'importance de ses autres occupations, déclara qu'il s'abstenait pour jamais de ce conseil établi par lui-même, évitant ainsi de se compromettre dans ces dangereuses querelles, et se réduisant à tenir dans ses mains la paix et la guerre. Dans la position où était la monarchie autrichienne, c'était toujours rester le maître de l'État ; et il crut aiusi avoir trouvé le moven de se maintenir entre les deux souverains : cependant, il affectait encore de prendre souvent envers le jeune empereur la supériorité d'un homme qui se regardait comme le génie tutélaire de sa monarchie. Mais Joseph rentrait en quelque sorte dans les affaires par sa correspondance avec le roi de Prusse; et, déterminé à
jouer uu rôle, il se rapprocha de Kaunitz : il ne parut plus offensé de la hauteur et de la réserve qu'il en avait si souvent éprouvées. Il reconnut bientôt que, par un air de déférence qui flatterait son orgueil, et par une volonté ferme qui alarmerait son ambition, il parviendrait à le dominer; et dans la suite, on lui a souvent entendu dire : « Dès que je l'eus flairé, je sentis que j'en serais le maître. »
En effet, Kaunitz ne put s'empêcher de se livrer aux avances de l'empereur; la situation où se trouvait l'Europe, donna occasion au système nouveau qu'adopta ce ministre, de seconder également l'active ambition qui tourmentait l'empereur, et l'amour du repos auquel tenait l'impératrice. Il créa donc un système d'envahissements pacifiques, qui servait également et les volontés de la mère et les inclinations du fils; ministre ou plutôt courtisan d'autant plus habile dans cette politique, que Joseph aimait peut-être plus à faire montre de ses forces qu'à en user, et que, sous une grande ostentation de l'amour de la guerre, il était au fond plus avide que belliqueux.