XXX. Conseil à Vienne sur la conduite à tenir à l'égard des
Turks et des Eusses .
Ce triumvirat n'ayant point produit sur l'esprit de Joseph l'effet qu'on s'en était promis , on tint à la cour de Vienne un grand conseil où l'on discuta méthodiquement des questions fort graves ; si les Turks abandonnés à leurs propres moyens seraient en état de se défendre contre la Russie ; si la défaite de leurs armées n'entraînerait pas le démembrement de leur empire et l'accroissement presque indéfini de la puissance moskovite ; si, au contraire, en les sauvant de ces grands périls on ne les rendrait pas plus sages; si l'Autriche ne compromettait pointsa haute dignité en se désistantde la médiation qu'elle avait promise à la cour de Constantinople; si ce n'était pas bouleverser tout le système des alliances européennes , que de s'unir à la tzarine contre la Porte; si les Turks venant à succomber sous les forces réunies de la Russie et de l'Autriche, la meilleure part de l'empire ottoman ne serait pas réclamée par les Moskovites, qui en étaient déjà maîtres ; si du moins le partage n'allumerait pas la guerre entre les conquérants; et si enlin l'on ne devait pas redouter le voisinage de la Russie.
Marie-Thérèse, alliée de la France, et qui l'était presque seule dans son conseil, désirait qu'on s'entendît avec la cour de Versailles, et proposait une double médiation, d'une part avec la France, et de l'autre avec la Prusse. Joseph II
IlÉVOLUTlONS DE POLOGNE
opinait à la plus prompte destruction de l'empire lurk ; et Kaunitz soutint que l'intérêt le plus pressant de l'Autriche était de réprimer Pambition de la tzarine, sans accroître l'influence politique ni de la Prusse ni de la France. Qu'il fallût tendre à l'anéantissement de la puissance ottomane , Kaunitz ne le nia point ; mais il démontra que la chute de cet empire, si elle était accélérée , ne tournerait qu'au profit des Russes ; qu'il importait la à cour de Vienne de la retarder, et d'aider même les Turks à se soutenir jusqu'au moment où leur destruction serait pour l'empereur un véritable succès. En conséquence, iUproposa de ne point se départir de la médiation avec la Prusse entre la Russie et la Porte ; mais de négocier en même temps avec les Turks un traité dont aucune cour européenne, sans en excepter la France, ne pourrait être avertie qu'après qu'il aurait commencé d'être exécuté. Tous les vieux ministres appuyèrent si fortement ce projet qu'il eût fallu, pour l'écarter, un ascendant que Marie-Thérèse ne prenait plus, et que Joseph n'avait point encore.
Le roi de Prusse, sachant bien que la cour de Vienne ne l'instruisait pas de ses desseins, veillait à n'être point trompé par elle. On disait que l'empereur était revenu de INeustadt, fort dégoûté de Frédéric ; et s'il était douteux que le jeune prince eût exprimé ce sentiment , Kaunitz du moins le lui attribuait quelquefois. Tout conseillait à Frédéric d'entretenir l'amitié de la tzariue ; personne n'avait étudié mieux que lui le caractère de cette princesse; nul ne savait mieux l'enivrer d'encens, la flatter, pour la conduire ou pour l'égarer, lui céder tous les avantages d'ostentation et de vaine gloire, pour en retenir de plus réels. Ce n'est pas qu'il ne fût fatigué de ses hauteurs , inquiet et même jaloux des progrès de sa puissance. Il la voyait résolue à se faire céder la Krimée et à soumettre lesTatars, avec lesquels elle de-