LIVRE XIII
tiendrait formidable aux plus puissants empires. Aidée de tant de troupes légères , l'armée russe , déjà forte et disciplinée, pourrait dévaster les pays le mieux défendus. Frédéric ne comprenait pas comment les autres puissances contemplaient si tranquillement de tels progrès , ne sentaient pas de tels périls , ne s'irritaient point de cet orgueil entreprenant, autorisé par un rare bonheur. Mais Frédéric ne se trouvait point chargé de donner l'exemple de l'impatience ; il avait besoin de l'alliance de Catherine, et il subissait habilement , avec grâce et non sans dignité , le joug de son amitié exigeante. Il ordonna au prince Henri, sou frère, de se présenter à la cour de la tzarine.
XXXI. Conférences de Catherine et du prince Henri à Pétersbourg i premières propositions du partage de la Pologne.
Henri , qui était alors à Stockholm auprès de la reine de Suède, sa sœur, se rendit à Pétersbourg, au mois de décembre 1770, comme pour assister aux fêtes qu'on y célébrait en réjouissance des victoires obtenues sur les Turks. Il admira les feux colorés , les palais de glace , et les autres merveilles septentrionales qui décoraient ces solennités. Elles duraient encore , lorsqu'on reçut de Berlin un autel d'ambre , tribut que le roi de Prusse offrait à l'impératrice de toutes les Russies. La peste cependant régnait à Moskou; Henri voulut visiter cette ville , et revint entretenir la tzarine et sa cour de tout ce qu'il avait observé dans ce voyage, n'oubliant que le fléau qu'il avait bravé. Enfin, l'orgueil de la princesse fut flatté avec tant d'art, que le prince Henri la trouva disposée à consentir aux propositions qu'il était chargé de lui faire. 11 convint avec elle des bases d'un nouveau
svstème d'alliance entre la Russie et la Prusse , et obtint de
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Catherine la promesse de commuuiquer à Frédéric les conditions de la paix qu'elle négocierait avec la Turquie.
C'est à ces conférences du prince Henri et de la tzarinc qu'on a coutume de rapporter l'origine du projet de démembrer la Pologne. Que cette idée soit née dans ces entretiens , plusieurs hommes d'État l'ont affirmé à l'auteur de cette histoire, et particulièrement le baron de Kniphausen, M. Sandoz et M. César, secrétaires du prince Henri. Mais les relations diffèrent sur certaines circonstances. ,
Les uns racontent. « Qu'un bruit s'étant répandu, que les Autrichiens s'étaient jetés dans la forteresse de Czenstoehowa , la tzarine dit au prince Henri : « // semble que « dans celte Pologne, il n'y ait qu'à se baisser pour en « prendre; » que le prince ayant relevé ce mot , la tzarine détourna l'entretien vers d'autres objets ; mais qu'on revint à celui-là dans les conversations suivantes , et que Henri, partant de Pétersbourg le 30 janvier 1771, laissa Catherine assez disposée à prendre et à partager; que Panin se montra pourtant fort opposé à ce projet, et que le prince Henri, voulant entretenir Saldern des moyens de détacher l'Autriche de la Turquie, Saldern commença par écarter tout ce qu'on imaginerait aux dépens de la Pologne ; que la tzarine tint un conseil sur cette affaire , et le sépara sans manifester son opiuiou , se contentant d'écrire au roi de I Prusse qu'elle était prête à faire ce qui avait été dit entre elle et le prince; que celui-ci, de retour à Berlin, s'empressa de rapporter à son frère les entretiens de Pétersbourg; que d'abord Frédéric accueillit fort mal ces projets d'envahissements, mais que le lendemain, ayant réfléchi sur les malheurs des Polonais, et sur l'impossibilité de rétablir leur liberté, il se montra plus traitablc , et chargea même le prince Hcfïri de sonder les dispositions de l'Autriche ; que le prince eut en conséquence une conversation avec Van-