LIVRE MU
Swieten , qui, n'abordant une question si nouvelle qu'avec beaucoup de prudence et de dextérité, se restreignit à dire qu'il en écrirait à sa cour. »
Un autre récit commence par les observations que la tzarine fait au prince Henri sur le subside d'un million de roubles payé à la Russie par le roi de Prusse , et sur les mesures pénibles où ce monarque se voit engagé durant cette guerre en Turquie et ces troubles en Pologne. « Je crains , ajoute- t-elle , qu'il ne se lasse; et je voudrais, pour me l'assurer mieux, avoir à lui offrir quelque indemnité. — Henri répond que rien n'est plus facile; qu'il ne tient qu'à la tzarine d'obtenir pour son allié quelque territoire sur lequel il a d'ailleurs des prétentions , et qui le rendrait plus voisin d'elle. — Catherine sempresse d'y consentir, pourvu que l'équilibre de l'Europe n'en soit point dérangé ; du reste, elle ne prétend rien pour elle-même. » Henri expédie un courrier à Frédéric, que cette proposition étonne , et qui craint que l'Autriche ne s'y oppose , si on ne lui fait une part du côté de la Hongrie. Catherine consent encore , répète qu'elle ne veut rien pour elle, et désire que Frédéric ne tarde point à faire cette ouverture à la cour de Vienne. Le baron de Kuiphausen, de qui l'on tient cette relation, ajoutait que Van-Swieten n'avait reçu pourtant cette communication qu'au mois de mai 1771.
Quelques-uns ont dit que les Tchernicheff avaient été à Pétersbourg les auteurs du projet de démembrement, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes une part considérable des terres que la tzarine aurait à distribuer. On croit bien que les Tchernicheff ont proposé les premiers l'entrée des troupes russes sur le territoire polonais , et l'on sait qu'ils ont combattu vivement la résolution qu'affectait Catherine de ne rien réclamer pour elle Mais il est peu vraisemblable que la première idée du partage leur appartienne ; et si Ton
ne peut la faire remonter ni à l'entrevue delNeisse, ni même à celle de Neustadt , on ne saurait du moins la retarder au delà du voyage du prince Henri à Pétersbourg, à la fin de 1770.
Six mois avant ce voyage , l'Autriche s'étudiait à rajeunir de vieilles prétentions sur les starosties polonaises, voisines de la frontière de Hongrie. Nous avons>u que l'envahissement du comté de Spiz en fut la conséquence. Cet exemple donné par une souveraine si pieuse, si rigide, parut trèshardi à la tzarine, qui ne se piquait ni d'une grande dévotion ni d'un parfait désintéressement ; et s'il faut en croire Frédéric, ce fut l'émulation de ces deux femmes couronnées qui achemina le plus tous les projets de partage.
On parlait aussi, vers la fin de 1770, des droits de Frédéric sur Marienwerder et sur d'autres districts polonais ; et Ton remarquait davantage les vexations qu'y exerçaient à Penvi ses soldats et ses commissaires , mais principalement les généraux Thaden et Belling. Les Prussiens achetaient en Pologne des chevaux et des denrées, et forçaient de prendre en payement de mauvaises espèces qui n'avaient pas cours dans la république, et qu'ils refusaient eux-mêmes, quand elles leur étaient rapportées en acquit des énormes contributions qu'ils exigeaient. De jeunes Polonais étaient enrôlés de force dans les armées prussiennes. On assure aussi que dans la Poznanie , chaque ville , chaque village était taxé à un certain nombre de filles nubiles et dotées, qui allaient peupler les domaines de la maison de Brandebourg. L'on rapporte même que la moindre dot à fournir à l'une de ces filles par ses parents, consistait en un lit, deux cochons, une vache et trois ducats d'or. 11 faut dire que le roi de Prusse désapprouva quelques-unes de ces violences ; mais il faut ajouter que, lorsqu'il enjoignit de s'en abstenir, les ordres de ce prince absolu manquèrent d'efficacité.
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Les Prussiens , depuis quelques mois , menaçaient particulièrement la ville de Dantzick, où Ton empêchait , disaient-ils , les recrutements que le traité de Wélawa leur donnait le droit d'y faire. Un de leurs détachements se jeta sur le territoire de cette ville , surprit des postes avancés , enleva des canons, fit des prisonniers, et ne se retira qu'après avoir obtenu fort au delà de la liberté des enrôlements. Cette irruption eut lieu à la fin de septembre ; et vers le milieu de décembre, quand Drewitz allait assiéger Czenstochowa , on vit un train d'artillerie prussienne, fortement escorté , se diriger vers cette place. Ce mouvement ayant alarmé plusieurs puissances , les Prussiens dirent qu'il n'avait d'autre but que de repousser les Polonais , qui avaient franchi le cordon formé autour d'eux.
La peste qui, des frontières de la Turquie, s'était répandue dans la Pologne orientale, servait de prétexte à ce cordon , et aux incursions de la Prusse et de l'Autriche. Tandis que la confédération, malgré ses discordes, obtenait d'éclatants succès , des fléaux de tout genre concouraient à les rendre inutiles 5 la république. La famine désolait plusieurs provinces , le commerce expirait dans toutes , de faux confédérés exerçaient çà et là d'horribles brigandages; et quand l'hiver commença d'éteindre ou de comprimer les germes de la peste, le nombre de ses victimes s'était élevé à deux cent cinquante mille. L'époque de tant de malheurs fut celle des entreprises de la cour de Berlin et de la cour de Vienne, contre un peuple accablé déjà du joug de la protection et de la tyrannie des Russes. Aussi, quelque opiniâtre qu'ait été le courage des confédérés , ce n'est ni à leurs efforts ni à leurs victoires qu'il faut attribuer les retards qu'éprouva le projet de démembrer leur république ; et s'il ne s'est point accompli dès le commencement de 1771, on doit penser qu'il n'était suspendu que par les irrésolutions,
4\4 llÉYOLUTlO.NS DE POLOGNE.
les défiances , les rivalités de ceux qui venaient de le concevoir. La tzarine, depuis longtemps l'arbitre des destinées de la Pologne, devait désirer moins que les autres un partage où elle semblait n'avoir en effet que des cessions à faire; Frédéric espérait peu d'obtenir Dantzick et Thorn, principaux objets de sa convoitise; Marie-Thérèse, prête à tout réclamer en vertu de ses vieux diplômes, s'affligeait de se voir réduite à cette complicité avec Catherine; le jeune empereur aspirait à des conquêtes plus brillantes ; et les tâtonnements mystérieux de Kaunitz ne déguisaient que ses incertitudes. Il n'aimait pas le roi de Prusse ; il traitait avec la Porte contre la Russie ; et peut-être qu'à ses yeux l'un des plus doux avantages de ce démembrement de la Pologne , était le déplaisir qu'en ressentirait la France. Mais d'ailleurs, cette guerre entre les Turks et la tzarine, pouvait offrir des vicissitudes qui dérangeraient un accord trop tôt concerté ; et ces autres cours européennes, à qui l'on voulait bien déplaire, on craignait pourtant de les trop irriter, et il fallait s'assurer au moins de leur résignation et de leur silence. Ainsi, après avoir aperçu l'origine du complot des trois puissances , il nous reste la tache diflicile d'en observer les préparatifs honteux et timides, d'en démêler toutes les trames, et de suivre, à travers tant d'intrigues, des personnages occupés eux-mêmes du soin d'en retrouver et d'en cacher les fils aux yeux des nations.