‹ Révolutions de PologneChapitre 31 sur 282 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

règles de cet art. Les bombardiers, formant un corps séparé ainsi que les mineurs, n avaient pas la plus légère notion du travail auquel ils étaient destinés.

L'armée partait chaque soir au coucher du soleil, et marchait teute la nuit jusqu'au lieu indiqué, sans aucune sorte de précaution pour les routes, sans aucun ordre pour les équipages. Le camp se dressait avec une horrible confusion, chacun se plaçant au hasard. Toutes les querelles qui naissaient des embarras inévitables dans cette innombrable cohue, se vidaient à coups de sabre et de pistolet; et le gouvernement ne fournissant point les cartouches et ne croyant pas avoir droit d'en empêcher l'inutile consommation, on entendait de perpétuelles et confuses décharges dans les marches et dans le camp.

C'était à ce point de désordre, d'indiscipline, d'ignorance de tout art militaire, qu'était parvenue une nation célèbre par ses conquêtes, qui fut pendant trois siècles la terreur de la chrétienté, et dont l'industrie excitée autrefois par un continuel usage des armes, a perfectionné les plus difficiles parties de cet art, la défense des places, qu'ils ont changée tout entière en donnant à l'Europe le premier modèle des bastions, et leur attaque, qu'ils ont rendue plus méthodique et plus sûre par l'invention des parallèles dans les tranchées. Cette armée fut jointe dans sa marche par un nombreux corps de Tatars ; et plus de cent mille hommes de cette nation qui, depuis son assujettissement aux empereurs turks, servaient de cavalerie légère aux armées ottomanes, devaient successivement s'y joindre. Les Tatars campaient toujours à quelque distance du camp des Turks, et faisaient toujours leurs opérations à leur manière et séparémeut. Cette nation formidable à ses ennemis, soumise à ces chefs, et qui dans sa fidélité au Koran, ne méprise ni ne hait les nations chrétiennes, était bien moins dégénérée que les Turks. Mais son

adresse dans l'usage des flèches, l'incroyable vitesse de leurs chevaux, leur manière de combattre si célèbre dans Thistoire des anciens peuples, et qui a suffi pour défaire les plus florissantes armées romaines, est bien moins à craindre depuis que la double invention des armes à feu et de la baïonnette a mis entre les mains des troupes régulières une arme qui sert en même temps à combattre de près et de loin. Leur pauvreté, leur habitude de passer leur vie sous des tentes et d'errer dans les déserts pour y trouver de nouveaux pâturages, leur a conservé des tempéraments durs, robustes et infatigables; mais cette longue paix qui n'avait point amolli leurs mœurs, leur avait ôté toute l'habitude des périls. Ils étaient commandés par leur nouveau kan ; les anciens usages n'obligeaient point le souverain des Tatars à marcher dans une armée qui n'était point commandée par le souverain des Turks ; mais une guerre contre l'empire de Russie , sollicitée depuis trente aus par tous les princes qui s'étaient succédé sur le trône de Tatarie, paraissait leur être personnelle, et celui-ci ne s'était point renfermé dans la vanité du cérémonial. Mais c'était un prince sans expérience, peu connu de ses sujets, qui avait presque toujours vécu dans ses maisons de plaisance près deConstantinople, et qui avait été choisi comme devant être facilement maintenu dans une entière soumission.

Un marchand circassien, nouvellement devenu grandvisir, conduisait toute cette armée, et devait à son esprit son élévation récente. Méhemet-Emin, c'était son nom, avait suivi les caravanes à Suez et sur les bords de la mer Rouge, comme facteur de son père pour le commerce des soieries. Ce commerce l'avait amené depuis neuf ans à Constantinople, où pendant deux années il avait vendu des étoffes. Un secrétaire d'État, amusé par l'esprit de ce négociant, lui avait donné un emploi dans les bureaux, où il était

LIVKE X

devenu en peu de mois premier commis et ensuite reys-efi fendi, ou secrétaire d'État des affaires étrangères. Il occupait cette grande place pendant la vacance du trône de Pologne. Nous avons raconté comment le grand- visir de ce tempslà, après avoir éclairé le sultan sur le rapport des événements de Pologne, avec les intérêts de Pempire ottoman, était tombé dans un discrédit total, avant-coureur d'une prochaine disgrâce. Les opinions de Méhemet-Emin commencèrent alors à prévaloir dans le divan. Cette assemblée de vieillards indolents et timides , conseillers pusillanimes d'un maître sévère, dont aucun n'osait ouvrir un avis remarquable, de peur d'être rendu responsable des événements, laissa prendre une entière prépondérance à ce nouveau ministre, parvenu trop rapidement pour avoir encore adopté leur lâche circonspection. Il fut Fauteur de l'exclusion du trône de Pologne, secrètement donnée au comte Poniatowski ; réunissant dans cette politique bizarre l'esprit pacifique des bureaux où il s'était formé, et l'adresse d'un courtisan qui cherchait à flatter la vigilance du sultan pour les intérêts de son empire. Les événements qui suivirent ce conseil engagèrent, comme nous l'avons vu , de vives discussions entre les deux cours. On s'en remit encore à lui pour imaginer de nouvelles ressources ; et elles se bornèrent à obtenir de la Russie, par de secrètes menaces, de nouvelles promesses également secrètes, et à lui accorder de jour en jour des délais pour y satisfaire. Il sentit dès lors, cependant, où la force des conjonctures le conduirait. « C'est moi, disait-il, qui irai conquérir quelque province polonaise. » Car toute sa politique se bornait à confondre dans la même haine les opprimés avec les oppresseurs. Mais un nouveau grand-visir ayant alors été nommé, Méhemet- Kmin perdit son emploi, suivant l'usage de cet empire, où I<; premier ministre répondant sur sa tête de tous les évé-

nements, a droit de composer tout le ministère à son choix. Méhemet, qui perdait sa place sans disgrâce, passa à un autre emploi de l'intérieur du sérail, qui lui conserva sa voix dans les conseils et lui donna encore plus d'accès auprès du sultan. Dans cette nouvelle position il proposa le plan, que la Porte avait embrassé, de favoriser les confédérations de Pologne sans y prendre part, de mettre aux prises les Russes et les Polonais, et d'acheter ainsi la sécurité de l'empire ottoman, au prix du sang de deux nations qu'il regardait comme également ennemies. Enfin, la suite inévitable des événements regardée à Constantinople comme la suite des avis qu'il avait successivement proposés, ayant engagé la guerre,ce fut lui-même qui fut chargé de la conduire, jeune encore pour une si grande place, puisqu'il avait à peine quarante-cinq ans, n'ayant jamais eu aucune sorte de commandement, n'ayant aucune idée de la guerre, mais hardi, présomptueux, se flattant que le nombre suppléerait à la discipline, se fiant à la destinée qui l'avait, dans l'espace de sept ans, élevé de si bas à la seconde place d'un si puissant empire, songeant toutefois à conclure promptement la paix afin d'assurer sa tête et sa fortune, mais gêné parla vigilance du sultan, qui, du fond de son sérail, entretenait avec lui une correspondance exacte et peu ordinaire aux empereurs turks.

Le premier soin de Méhemet- Emin avait été de faire suspendre les hostilités, de défendre au dernier kan des Tatars d'entrer en Pologne ; soit qu'en affectant des scrupules sur l'entrée des troupes ottomanes dans un pays qui n'avait point attaqué l'empire, il cherchât à s'insinuer de plus en plus dans l'esprit de son maître, dont il connaissait l'attachement rigoureux aux préceptes de la loi musulmane, soit que ces scrupules n'eussent été pour lui qu'un de ces artifices que les ministres dans toutes les cours savent si bien employer pour traverser les généraux, et les empêcher d'acquérirtrop

Page 1