XXX. Rappel de Galitzin , et inquiétudes à Pélersbourg
Sur ces entrefaites, Galitzin reçut l'ordre de son rappel , mais sans éprouver la même rigueur que Méhemet venait de subir. Cette disgrâce était adoucie par les expressions mêmes de cet ordre. L'impératrice lui écrivit qu'ayant besoin de lui dans le conseil , elle avait ordonné à un autre
général d'aller incessamment prendre le commandement de l'armée. Cette princesse était dans les plus cruelles alarmes; le plus morne silence régnait alors à Pétersbourg; jerionue n'y avait aucune nouvelle ni de ses parents, ni de ses amis ; on avait pris d'incroyables précautions pour empêcher tons les particuliers d'y recevoir aucune lettre ; qui que ce fût n'avait encore porté le deuil : et, en évitant ainsi le spectacle de la désolation et des regrets de quelques familles , on laissait la nation entière livrée aux plus vives inquiétudes. Quelques officiers des régiments des gardes avaient été arrêtés pour avoir osé interpréter le secret absolu et impénétrable qui régnait sur les affaires. Le mécontentement devenu général pouvait, aux premières nouvelles de revers décisifs , se porter aux plus violentes extrémités.
La cour de Pologne éprouvait les mêmes craintes. On ne doutait plus que Poniatowski ne fût renversé du trône. Il se tenait prêt à fuir de Varsovie. L'ambassadeur russe se préparait à le suivre. On ne savait où serait l'asile de cette cour fugitive.
XXX ï. la confédération générale prêle ù se former.
L'époque dont les principaux chefs des confédérés étaient convenus dans leur concert secret, était enfin arrivée ; et la plupart des détachements russes , abandonnant les provinces polonaises pour voler au secours de leur grande-armée, les Polonais profitaient de toutes parts de cette liberté pour se réunir et former celles des confédérations particulières qui manquaient encore , et qu'on avait jusque-là suspendues. Déjà on ne craignait plus, dans toute la Pologne, que les dévastations des Turks. On s'écriait : « Nous serons
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libres *>. Tous les maréchaux étaient convenus de se rendre à Gliniany, petite ville voisine de la frontière, où le comte Potoçki était attendu. Des différentes provinces du royaume plusieurs troupes avaient déjà pris cette route. L'évêquc de Kamieniec avait tout prévu, tout préparé; et, dès leur arrivée dans cette ville, la confédération générale allait se trouver formée par leur seule réuuion.
Jamais aucun citoyen libérateur de sa patrie ne Ht aucune entreprise plus grande et plus difficile quecelle de cet évéque; et si dans l'occasion actuelle, les revers des Turks, et dans la suite l'ambitieuse politique des puissances voisines, lui ont ravi cette gloire, la plus belle que les hommes puissent acquérir, le devoir d'un historien est de lui en restituer du moins la plus grande partie. Nous n'entrerons point dans le détail de ses immenses travaux ; mais afin de faire connaître ce qu'ils eurent de plus épiueux , nous raconterons seulement que les amis de la maison de Saxe, en paraissant d'abord le seconder, ne s'étaient véritablement occupés qu'à lui susciter les plus cruelles traverses. La Saxe n'avait rieu fait en faveur des confédérés. Constamment sollicitée de leur envoyer des armes , elle venait récemment de se déterminer à faire passer en Pologne six cents fusils , mais comme une restitution qu'elle devait a l'arsenal de Varsovie; et les confédérés, avertis, devaient les enlever sur la route. La perspective d'un succès qu'on n'avait point osé espérer, et qui paraissait si prochain , l'emportant sur l'irrésolution et sur la détresse de cette cour, elle venait enfin de laisser une modique somme à la disposition de la vieille electrice. Mais les agentsde cette princesse, si habiles autrefois à semer les défiances et a ruiner les réputations, cherchaient à exercer ce talent funeste contre l'évêque de Kamieniec , parce que son unique but était de rendre la liberté à son pays, parce qu'il écartait de sa conduite toute animosité
particulière, et qu'il ménageait les anciens ennemis de cette cour dans Tunique vue de ne pas réduire au désespoir les restes d'un parti encore assez nombreux. Tous ces agents réunis s'efforçaient de donner en Pologne pour principal chef aux confédérés le comte Wessel , homme doux , modéré, sans génie, et, comme disaient les princes saxons en croyant faire de lui le plus grand éloge, « homme qui ne contredisait jamais ». C'était cet ancien courtisan d'Auguste qui tramait de sourdes cabales parmi les confédérés. C'était lui qui dirigeait le faux enthousiasme de ce Bierzynski que nous avons fait connaître. Il avait ses propres émissaires dans plusieurs cours, destinés à rendre suspects les autres chefs. Il n'osait toutefois cabaler contre l'évêque de Kamieniec, qu'en l'absence de ce prélat. Dès qu'ils se retrouvaient ensemble, l'ascendant de celui-ci subjuguait facilement son adversaire. La différence de leurs caractères personnels ne permettait pas, partout où ils se rencontraient , que l'un disputât à l'autre aucun genre de supériorité. Cet évêque s'indignait de ces sourdes manœuvres ; il gémissait de voir ces anciens courtisans d'Auguste ne pouvoir se soustraire à cette habitude de bassesse , et capter d'avance par de si dangereuses intrigues la faveur d'une cour qui n'était encore rien pour eux. « Hélas! s'écriait-il, les Polonais n'ont-ils donc pas assez souffert, pour avoir appris à sacrifier de si vains intérêts au salut de leur patrie 1 « Au milieu de ces contradictions , cet évêque luttant avec un courage infatigable contre les périls et les difficultés réelles de cette grande entreprise, et contre les difficultés plus décourageantes peut-être que lui suscitaient tant de viles intrigues , passant alternativement des frontières de Silésie aux frontières de Hongrie , étendant de lù ses soins, ses correspondances , ses conseils dans toutes les provinces , sacrifiant à cet unique objet sa fortune eutière et celle de quelques gé-
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néreux citoyens, avait tout préparé, tout dirigé. Il avait profité, sans aucune jalousie, de tous les succès étrangers au plan qu'il s'était prescrit, tels que la course d'abord si heureuse des jeunes Pulaski en Lithuanie, qui avait confédéré ce grand-duché. Dans tout le reste de la Pologne , toutes les assemblées non-seulement des districts, mais les assemblées générales des provinces étaient faites. On avait eu soin, pour y parvenir et pour détourner l'attention des Rûsses, d'indiquer publiquement de faux rendez-vous ; et, par de secrets émissaires , on était convenu de tenir les assemblées dans d'autres lieux. Là furent élus les maréchaux-généraux de chaque palatinat. Enfin, toutes les voix des cent soixante-dix-neuf districts qui composaient alors la république , avaient été amenées d'avance au point du coucert unanime ; et la confédération générale, ainsi secrètement formée dans les premiers jours de septembre , allait se produire tout à coup dans cette ville de Gliniany, élire pour chefs les confédérés de Bar, qui s'y rendaient de leur côté , et prendre en main le gouvernement de la république. Tout était en route. Tout ce qui s'était réfugié sur les frontières rentrait en Pologne. L evêque de Kamienieç , Pâme de cette grande opération , accourait pour assister à l'ouverture de ce.tte assemblée nationale.