‹ Révolutions de PologneChapitre 50 sur 282 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

passer le pont ; il peut à peine contenir la foule qui se précipite. Bientôt la pesanteur des canons et la fuite de cette multitude achevant de l'ébranler, il se rompt, et la rapidité du torrent en emporte les débris. Six ou sept mille hommes restaient sur l'autre bord ; une partie dans le retranchement qui défendait la téte du pont, une autre partie au dehors de ce retranchement. Moldavandji se presse d'envoyer au camp impérial, pour faire venir ce qui restait de pontons. Mais cet autre camp était à plusieurs journées de distance. Le lendemain se passa dans l'attente ; et le corps de Turks resté sur le rivage polonais, y demeurait entièrement séparé de leur armée. La nuit venue, huit bataillons de grenadiers russes et douze compagnies marchent en silence vers ceux que le sort leur avait abandonnés, et qui n'avaient ni secours à recevoir, ni aucun moyeu de salut. Les différentes troupes russes en avançant franchissent avec peine les fossés, et les terres devenues mobiles par l'abondance des pluies ; mais enfin elles se précipitent dans le retranchement. Les Turks, exténués par la faim, se défendent toutefois avec courage, ou plutôt avec désespoir. L'armée ottomane entendait, au travers de l'obscurité augmentée par la violence de la pluie, les hurlements de ceux qu'on massacrait et qu'elle ne pouvait secourir. Ceux qui étaient hors du retranchement furent poussés sur un ravin, entre le bois et le fleuve, s'y soutinrent opiniûtrément, et repoussèrent les Russes. Le jour fit cesser cette boucherie. Les Turks s'étaient maintenus dans le retranchement ; et le corps qui était à l'entrée du bois se tenant encore ensemble, les Russes s'éloignèrent.

Pendant la nuit qui suivit, les eaux ne cessèrent de s'accroître. Ce qui restait de Turks sur le rivage polonais, après avoir combattu toute la nuit, épuisé de faim et de fatigue, et quelques-uns grièvement blessés, criaient pour demander

au camp les moyens de repasser. Le visir se montre sur la rive. Ni ses promesses ni ses exhortations ne calment leur désespoir. Plusieurs repassent à la nage ; des ïatars en repassent quelques autres sur leurs chevaux. Le pacha de JNatolie, qui commandait ce détachement , ayant vainement tenté de passer à cheval , des nageurs arabes l'attachèrent sur une planche et le conduisirent ainsi à la rive droite. Enfin, vers midi, on ramène, des débris du pont, un seul bateau ; et quoique l'intention du visir fût de conserver ce poste et de rétablir le pont, il céda aux cris du désespoir et envoya ce bateau à l'autre rive. Tout ce qui put être passé pendant le reste du jour, rejoignit le gros de l'armée ; et à la nuit, le visir retint le bateau vers sou camp. Mais pendant cette nuit, les Russes placèrent plusieurs pièces de canon sur une élévation, en face des batteries turques établies sur le bord opposé. Ils aperçurent au point du jour le reste des Turks qui se cachaient le long des bords du fleuve, et jusque dans les eaux. Ils tombèrent sur eux, la baïonnette au bout du fusil. Ceux de ces infortunés qui tentèrent de repasser, se noyèrent. Quelques-uns, réfugies sur les débris du pont, demandaient la vie et du pain. Les officiers russes, pour avoir des esclaves, les sauvèrent de la fureur des soldats. Ceux qui pendant la nuit précédente, avaient été séparés du retranchement , s'étaient dispersés dans les bois. Quelques-uns se jetèrent dans les ruines du village de Braha, s'y défendirent opiniâtrement et moururent lés armes à la main.

Plusieurs étaient passés dans une petite île, d'où ils espéraient parvenir à l'autre bord. Tous ceux qui le tentèrent s'étaut noyés, il en resta trente dans l'île ; on envoya contre eux des troupes légères et du canon qui leur firent mettre bas les armes. Toutes les troupes éparses furent détruites. Quatre cents avaient pris la courageuse résolution de

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