LIVRE X
armées formidables entretenues dans le voisinage l'exposaient à un danger toujours si imminent, qu'elle ne pouvait plus rien oser. Les efforts que le régent avait récemment faits pour augmenter les troupes, avaient achevé d'obérer l'État. La nécessité d'en diminuer le nombre devenait pressante. C'était moins dans ses forces que dans son extrême sagesse qu'elle devait chercher désormais sa défense, ou plutôt sa tranquillité.
Ainsi, ces longues et funestes liaisons entre la Saxe et la Pologne, ces liaisons qui duraient depuis soixante-quinze ans, et qui avaient tant contribué à la ruine mutuelle de ces deux États, étaient sur le point de cesser entièrement, et, selon toute apparence, pour jamais. Elles tenaient encore cependant à un léger fil qu'il est important de développer ici ; et ce sera jusqu'à la fin de cette histoire la dernière fois que nous aurons à fixer l'attention du lecteur sur cette cour.
Le ministre qui conduisait en Saxe le département des affaires étrangères était un comte de Sacken, Kourlandais d une grande richesse, et dont les terres étaient situées en Kourlande sur les frontières de Russie; conjoncture dont ses ennemis saisissaient le prétexte pour rendre sa politique suspecte d'intérêt personnel, et même de trahison. Ces odieux soupçons étaient injustes. Le comte de Sacken avait de la probité ; mais la vanité et la fausse importance dominaient dans son caractère. 11 avait commencé à servir la Saxe dans les temps heureux du règne d'Auguste. Les événements avaient trompé son ambition. II voyait avec chagrin cette cour devenue pour lui un théâtre trop resserré et trop obscur, où il n'entrevoyait plus aucune perspective de grandeur. 11 s'efforçait, par une suite de ce caractère, de donner aux négociations actuelles de cette petite cour une importance qu'elles n'avaient plus. Toutefois, il était trop éclairé
pour concevoir des desseins chimériques; et toute cette vaine ostentation était plutôt ridicule que dangereuse. Il servait I électeur sans appointements ; mais pour récompense des grands sacrifices qu'il croyait faire en daignant encore le servir, il prétendait à jouer le personnage de ministre favori. Les conseils qu'il lui donnait sur les affaires de la Pologne étaient de se conserver des amis dans cette république, sans s'occuper actuellement d'y avoir un parti ; d'y verser avec modération quelques bienfaits cachés sur les anciens serviteurs de sa maison, de quelque parti qu'ils fussent, mais seulement par reconnaissance, par générosité, et parce que cette conduite lui semblait digne d'un grand prince : et le jeune électeur, sans développer ses propres intentions, le laissait suivre cette politique.
Mais d'un autre côté, rélectrice douairière aurait voulu gouverner son fils ; et la jalousie de cette princesse tombait principalement sur le comte de Sacken. Elle s'efforçait de le supplanter, de lui enlever une faveur dont il ne jouissait pas; et les conseils quelle donnait au jeune prince étaient entièrement opposés à ceux de ce ministre. Non-seulement ces illusions que la vanité des femmes et celle des princes se forge si aisément, et que la flatterie de tout ce qui les environne entretient dans leur imagination, lui représentaient toute la Pologne prête ù verser la dernière goutte de son sang pour rappeler la maison de Saxe sur le trône , mais ce qu'elle voulait surtout persuader au jeune électeur, c'était que cette couronne dépendait des intelligences qu'elle-même entretenait dans cette république. Elle voulait paraître chef d'un parti en Pologne, pour s'emparer en Saxe d'un crédit qu'elle se désolait de ne point avoir. Par là, en effet, elle se conservait dans les affaires une sorte de département. Ces grands intérêts d'une nation à protéger, d'un parti à soutenir, d'un royaume offert par l'héroïsme et la reconnaissance