LIVRE X
éluda cette fois la dangereuse résolution qu'on voulait lui faire prendre, et continua de demeurer neutre entre ses sujets et leur oppresseurs.
Wolkonski ne négligea rien pour faire changer cette résolution. Il envoya séquestrer les terres de tous les ministres. Ils soutinrent ce revers avec constance ; rien ne put ébranler leur généreuse fermeté Wolkonski recommença alors , mais avec moins de violence ..t de perfidie que son prédécesseur, toutes les anciennes manœuvres de celui-ci. II concerta toutes ses mesures avec le primat, dont la haine pour le roi était toujours inflexible. On s'adressa de nouveau à tous les grands de l'ancienne cour; ou les envoya inviter de se rendre à Varsovie, en leur garantissant, au nom de l'impératrice, leur libre sortie de cette capitale.
On fit dire à l'un d'eux que la tzarine lui promettait ou la couronne, ou un pouvoir supérieur à celui même du roi, si elle se décidait à maintenir ce prince sur le trône.
Mais les grands ne se livrèrent point à des propositions que les événements passés avaient rendues si suspectes; et la passion implacable du primat, toute la fécondité de son génie inépuisable eu projels é*t en ressources , échouèrent contre la difficulté des conjonctures. 11 ne parvint à réunir aux projets de Wolkonski qu'un petit nombre de personnes sans considération et sans crédit, et qui, sous le nom fastueux de Yunion patriotique, composèrent a Varsovie le vain simulacre d'un parti qu'on cherchait également à opposer à la cour et à la confédération générale.
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XXXVI. Manière dont la tzarine envisageait alors tes affaires
de Pologne.
Les troubles de cette république n'étaient plus alors, dans le conseil de Pétcrsbourg, le grand objet des délibérations; et si la cour de Varsovie éludait toute résolution décisive, et cherchait à gaguer du temps, c'était aussi, relativement aux affaires de Pologne, le nouveau système de la cour de Russie. Les alternatives de condescendance et de rigueur ne naissaient plus, comme auparavant , de la rivalité du favori et du ministre, l'un toujours opposé au roi, l'autre toujours favorable à ce prince ; elles naissaient de la vicissitude même des événements. On saisissait , sans avoir aucun plan, tous les moyens que les diverses occasions semblaient offrir pour faire tomber les têtes perpétuellement renaissantes de cette hydre. En voulant réparer une faute , ou en commettait une autre ; mais on se flattait de tout écraser par la terreur, lorsque la On de la guerre avec la Turquie aurait ôté aux Polonais leurs espérances, et rendu aux Russes l'usage libre de toutes leurs forces.
XXXVU. Parallèle de la situation du sultan et de celle de la
tzarine.
Cette guerre et les nouveaux avantages dont elle offrait la perspective fixaient toute l'attention de la tzarine. Une ivresse de joie avait succédé à Pétersbourg à l'excès de l'abattement. Cette princesse venait de voir toutes ses entreprises près d'être renversées, sa gloire compromise, sa personne même exposée à tous les funestes effets d'un mécon-
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tentement général. Le soin qu'elle avait pris pour dissimuler ses cruelles inquiétudes en avait rendu le sentiment plus profond ; et six semaines de cette pénible situation avaient suffi pour marquer ses traits de toutes les empreintes de la vieillesse. En un seul événement elle avait tout recouvré ; son orgueil était d'autant plus satisfait, qu'elle même, avec une sorte de justice, attribuait le succès à son propre bonheur. Le général victorieux , rappelé de son armée, disparaissait pour ainsi dire au milieu des fêtes brillantes par lesquelles ou célébrait ses conquêtes ; et environné de la joie et des acclamations publiques, il était personnellement traité avec froideur et avec mépris. C'était uniquement le triomphe de la souveraine. Les deux souverains de Coustantinople et de Pétersbourg étaient les seuls , dans les deux empires, qui eussent voulu la guerre; mais avec cette différence, que te sultan, toujours juste, toujours appliqué, avait appelé son peuple énervé et amolli à une guerre nécessaire, et qui plus tard eût été plus dangereuse encore. Catherine, au contraire, entraînée d'imprudence en imprudence par ses passions personnelles, et par toutes les fautes de son conseil et de ses ministres , avait engagé dans une guerre injuste , un peuple appauvri, épuisé , à qui le repos était nécessaire.
Mais les Russes, malgré leurs mécontentements et leurs murmures, quittaient avec plaisir leurs climats rigoureux pour s'avancer dans les belles et riantes contrées où ils devaient chercher leurs ennemis ; tandis (pie les Turks ne voyaient devant eux que des déserts à franchir, et s'avançaient à regret vers les froides contrées septentrionales. Catherine avait eu l'art d'intéresser à tous les succès de son ambition personnelle la religion de ses sujets, de donner pour motif à cette guerre la protection qu'elle avait accordée à l'église grecque ; et elle sut bientôt lui donner pour
KKYOLUTIONS DE l»OLO(iNE.
objet la délivrance même de la Grèce. Le sultan, au contraire, trouvait dans les maximes de morale et de justice imposées par la loi musulmane, qui ne justifie la guerre que par Ja nécessité de la défcuse, un prétexte que saisissait contre lui le mécontentement public.
D'ailleurs il était plus facile à la souveraine des Russes d'entraîner tout son empire à la guerre, qu'il avait d'abord condamnée, qu'il n'était faeile au sultan de vaincre la répugnance générale de son empire.
Le tzar est cent fois plus despote que le grand-seigneur, puisqu'il peut maltraiter, exiler, tuer ses sujets, sans qu'un muphli, le Koran à la main, ait le droit de balancer ses volontés ; sans avoir à garder le respect des anciennes coutumes, ni à ménager les mœurs d'une nation à qui la verge et la hache ont appris depuis quatre-vingts ans qu'elle en doit changer. Cette princesse si altière sut toutefois employer en cette occasion toute l'adresse dont elle était capable, et tous les ménagements pour ses sujets que sa position personnelle lui prescrivait d'employer. Une multitude de jeunes officiers, rebutés des fatigues de la campagne, et effrayés de cette bravoure téméraire que les Turks avaient toujours montrée dans leurs premières attaques, ne craignirent pas de demander à quitter le service. La plupart de ceux qui obtinrent ainsi leur congé, et qui partout ailleurs eussent été déshonorés, conservèrent en Russie les honneurs de leur grade, et quelques-uns montèrent à ceux d'un grade plus avancé. Si l'état déplorable de l'armée, la dépopulation de l'empire, la difficulté de suffire aux dépenses , effrayaient ; d'un autre coté, tout ce que la conduite des Turks faisait envisager de succès et de conquêtes pour la campagne prochaine, imposait silence aux murmures, ou du moins la voix des flatteurs étouffait celle des mécontents. D'adroits courtisans demandaient d'avance le gouvernement des pro-
vincesqui devaient être conquises. D'autres parlaient hautement de la destruction totale de l'empire turk. On osait se flatter d'y réussir en une seule campagne. On redoubla tous les efforts, dans la confiance que ce seraient les derniers. La vanité russe s'augmentait en considérant que désormais elle pouvait concevoir cette superbe espérance, sans avoir besoin des secours que la maison d'Autriche avait refusés.
Une flotte déjà partie des ports de la Baltique s'avançait vers les mers de la Grèce. L'invraisemblance du projet contribuait au secret de l'entreprise ; et toute l'Europe, instruite du départ de cette flotte, la croyait uniquement destinée à croiser non loin des côtes de la Russie, dans l'unique intention d'en imposer aux Suédois.
Des généraux étrangers, et parmi eux quelques-uns des plus estimés en Europe, et des hommes de mer avantageusement connus, étaient arrivés pour servir tant sur la flotte que dans les armées.
Le projet de la campagne de terre avait été formé par le plus grand homme de guerre, par le roi de Prusse. Il avait conseillé à la tzarine de se borner, vers le Danube, à conserver les provinces qu'elle avait si facilement conquises, à s'y établir solidement, à défendre les rives du fleuve ; et taudis qu'une armée russe empêcherait les Turks de le passer, d'employer une autre armée à conquérir la Tatarie de Krimée.
Catherine, en adoptant ce projet, en fit précéder l'exécution de manœuvres de tous les genres parmi les nations tatares; et elle n'était pas sans espérance de faire soulever à la fois contre l'empire ottoman, et toutes les hordes desTatars et tous les peuples de la Grèce.
Pour suffire aux frais de ces vastes entreprises et suppléer à l'épuisement total de ses finances, elle avait osé, dès
rimer précédent, risquer rétablissement d'une banque.
Cette tentative étonna les autres nations ; mais Catherine prouva en cette occasion qu'elle connaissait bien toute l'étendue de sou autorité. Un pareil établissement dans un empire despotique ne pouvait être l'effet d'une conûance réciproque entre le souverain et les sujets, confiance qui peut seule constituer le crédit public. Mais les Russes conséquents dans leur esclavage , n'ont pas cette avare- déûance de quelques nations européennes qui, en abandonnant à leur souverain une autorité absolue, ne conservent d'inquiétude que sur la propriété de leur fortune pécuniaire. Le souverain des Russes, qui peut d'un mot disposer de leur vie, de leur liberté, de leur fortune, peut aussi établir à son gré une monnaie fictive, et lui donner un cours arbitraire. Son autorité suffirait pour donner à des feuilles d'arbres la valeur des plus riches métaux. 11 serait plus facile et moins périlleux dans un tel pays, d'en détrôner le souverain, que d'en discréditer la banque. On sut bientôt que le gouvernement avait enlevé tous les fonds déposés, et que les billets se multipliaient sans équivalent. Cette découverte, qui partout ailleurs eût occasionné la chute rapide de la banque, ne causa aucune alarme au peuple russe. Les billets continuèrent d'avoir cours ; ces papiers admis dans tous les paiements, amenèrent dans les maius de Catherine tout l'argent de son empire. La soumission tint lieu de confiance ; et si la grandeur de ses entreprises l'obligea de verser tout cet argent dans les pays étrangers, et de passer toutes les règles qu'elle avait feint de se prescrire, elle répondit constamment aux réprésentations de quelques ministres timides : « La banque sera soldée par les sommes que mes armées et mes flottes arracheront au grand -seigneur pour sauver son empire ».
Dans Constantinople, au contraire, le peuple, le ministère, la milice même , tout à l'exception du sultan ne respirait
que la paix ; et tous, si la guerre continuait , ne s'attendaient qu'à des revers. On se plaisait à raconter qu'un Turk, au retour de l'armée, interrogé publiquement sur les événements de la campagne , s'était borné à répondre : « Je me prépare pour le baptême ». En vain le grand-seigneur avait ordonné que les troupes passassent l'hiver sur les bords du Danube, et pour les y retenir y avait laissé le grand-visir et même le grand étendard de Mahomet ; les janissaires avaient repris en foule le chemiu de leurs différentes villes, et l'armée était réduite à moins de quinze mille hommes. Le sultan assembla deux conseils nombreux pour délibérer uniquement sur les moyens de soutenir la guerre, et proposa d'aller commander ses troupes. Le muphti s'éleva encore contre cette proposition. Le peuple, instruit de cette disposition de sou maître, osa dire dans tous les lieux publics, que s'il s'éloignait il serait détrôné. On trouva dans les mosquées des écrits séditieux. Mustapha imposa silence aux murmures par les édits les plus sévères, et interdit au peuple tout entretien sur la guerre et sur la paix.
Le choix d'un nouveau grand-visir le tint longtemps irrésolu. Parmi les jeunes pachas dont il avait encouragé les heureuses dispositions en leur faisant espérer cette place, aucun n'avait encore acquis l'expérience qu'il leur désirait. Il fut sur le point de rappeler à cette dignité ce même grand-visir qui avait eu précédemment sa confiance, Moussun-Ouglou , si longtemps opposé à la guerre, et destitué au moment où elle fut déclarée. Un officier du sérail était nommé pour lui porter les sceaux de l'empire. Mais le rappel de ce visir pacifique ayant persuadé au peuple que les inclinations du sultan étaient changées , et qu'il pensait à la paix, il se pressa de faire un autre choix.
Il fit partir avant le printemps quarante mille hommes . pour être répartis dans les villes de Bender et d'Oczakow ,
exposées aux premières attaqes des Russes. 11 ordonna de nouvelles levées dans tout son empire, pour avoir à l'ouverture de la campagne une armée formidable sur le Danube , et de fortes garnisons dans les places qui bordent ce fleuve ; et il demeura fidèle au serment de prendre tous les frais de cette guerre sur les trésors amassés dans le sérail , sans fouler son peuple d'aucun nouvel impôt. Mais une flotte russe dans l'Archipel , le soulèvement du Péloponèse et la défection d'une partie des Tatars allaient porter à cet empire des coups terribles, et auxquels le sultan ne s'était pas attendu.