LIVRE XI
mort, qu'il s'était évadé de sa prison, qu'il venait chercher parmi eux un asile, et par leur secours uu nouvel empire. Plusieurs Monténégrins qui avaient servi en Russie et dans la troupe la plus favorisée de ce malheureux empereur, crurent en reconnaître les traits. Ils prétendaient avoir eu l'adresse de découvrir sous cet énorme bonnet dont l'inconnu avait toujours soin de se cacher le front, une veine d'une grosseur remarquable, et telle que Pierre III, selon eux, en avait une au milieu du front. C'était, ajoutaient-ils, le même âge, la même popularité ; c'était la même familiarité soldatesque dans ses manières comme dans ses propos, toujours voisins de la bouffonnerie.
Stéphano, c'est le nom qu'avait pris le jeune moine, profita avec habileté de cette illusion, qu'il n'accrédita cependant lui-même que par l'air mystérieux toujours mêlé à l'audace de sa conduite. On lui donna une nombreuse garde. Tous, en sa présence, se prosternaient le front en terre. L'évêque lui rendit hommage. Stéphano, bientôt dénué du peu d'argent que Papaz-Ogli lui avait confié, ne tarda pas à imposer des tributs; et l'enthousiasme qu'il inspirait alla jusqu'à les payer avec un aveugle dévouement. 11 promettait à ceux qui le suivraient de les conduire, avant un an, dans les murs de Constantinople. Là, on saurait, disait-il, qui il était; et en attendant qu'il se fit connaître, ses édits portaient pour signature : « Etienne, petit avec les petits, méchant avec les méchants, et bon avec les bons ». D'où vient que le nom qu'on lui donna plus généralement dans ces contrées fut celui de Stéphano Piccolo, ou Etienne le Petit.
Sous ces titres bizarres, il écrivit aux peuples limitrophes qu'il était envoyé de Dieu pour briser le joug de la tyrannie musulmane ; et le bruit des intrigues qui se tramaient dans les autres parties de la Grèce commençant alors à transpirer, on en faisait honneur à lui seul, on les attribuait à ses
correspondances, et on disait qu'il devait être incessamment proclamé roi ou empereur des Grecs. Deux évêques voisins, celui de Sava et celui de Pechia, pays soumis aux Turks, et qui font partie l'un de l'Albanie, l'autre de la Bosnie, accoururent pour être des premiers à reconnaître le nouvel empereur.
L'autorité de Stéphano s'ctant affermie dans l'intérieur des montagnes , il crut également dangereux ou de laisser refroidir dans l'inaction l'enthousiasme insensé de ces peuples, ou d'agir prématurément contre les Turks, avant que les intrigues de Papaz-Ogli eussent suscité quelque grand mouvement dans la Grèce. 11 sortit des montagues, au mois d'octobre 1 767, suivi d'un cortège nombreux et d'un gros corps de troupes. Il s'avança dans le district vénitien de Cattaro, et ne parla que de réconciliation et d'alliance entre les peuples des deux territoires. Ceux qui avoisinent Cattaro sont surtout composés de Grecs réfugiés du Péloponèse, qui ont porté dans les environs de cette ville leur bravoure, leur industrie, qui y ont bâti trois gros bourgs, dont le principal est nommé Maïua, du même nom que portent aujourd'hui dans le Péloponèse les peuples qui y conservent leur indépendance. Cette émigration est ancienne. Une tradition confuse en a seulement conservé la mémoire. Ces peuples ont même oublié leur langue maternelle, et ne parlent plus aujourd'hui que le slave, lis conservent beaucoup de privilèges, et semblent plutôt alliés des Vénitiens que leurs sujets. Stéphano leur promettait de les reconduire dans leur ancienne patrie, et choisit cette Marna pour sa résidence. Il y a aussi sur la côte, aux confins de * Cattaro et de l'Albanie, un petit port de mer creusé par la nature dans les flancs d'une montagne escarpée. Il est occupé, ainsi que les hauteurs voisines, par un peuple trèspeu nombreux, nommé Pastrovits. Venise qui, les compte