LIVRE XI
sous îe nom de Mamotes , se prétendent et sont généralement crus descendants des anciens Spartiates. Commençons par jeter les yeux sur le pays qu'ils habitent. Un promontoire formé par de hautes montagnes , qui prend aujourd'hui le nom de Matapan , d'un mot grec qui signifie front, et que l'antiquité nommait le promontoire de Ténare, divise en deux golfes la côte méridionale du Péloponèse. Celui que rencontrent d'abord les vaisseaux qui arrivent des mers de l'Italie, reçoit encore aujourd'hui le nom de Kolokythia,. de l'ancien Gythium, port de Sparte ou de Lacédémone. L'autre golfe auquel la ville de Coron communique à présent son nom, était autrefois le golfe de Messénie, ou plutôt, suivant le dialecte admis dans le Péloponèse, Messaïna , dont la syncope produit, comme on le voit évidemment, le nom de Maïna qui est resté à la partie orientale de cette côte. Une infinité d'exemples dans toutes les langues et dans tous les pays prouvent que la cause ordinaire et générale de la corruption des noms tient à l'usage populaire qui en abrège la prononciation. Le bras des monts Taïgètes qui forme le promontoire de Ténare , est également appelé le bras du Magne , de la Mania ou du Maine, suivant les différentes abréviations auxquelles chacun s'est familiarisé, d'après les prononciations diverses que le nom de la Messénie avait dans les différents dialectes de la langue grecque. Mais le nom le plus usité et le plus conforme au dialecte qui était en usage dans le Péloponèse, est celui de Maïna. Ces peuples habitent donc une partie du séjour des ancieus Messéniens , et non celui des anciens Spartiates. Le nom de Maïnotes , en passant par les syncopes barbares auxquelles ont été assujétis tous les noms de ces belles contrées, dérive du nom des anciens Messaïnioi ; et cette conjecture deviendra évidente , si on ajoute que la plupart des désinences anciennes, ont subi la même altc-
ratkm, et qu'on dit aujourd'hui les Cypriotes, les Képhaloniotes , et ainsi de beaucoup d'autres.
Jamais dans les beaux temps de la Grèce, les habitants de ces rochers n'ont adopté la politesse et les arts des contrées voisines ; les mêmes mœurs y subsistent depuis trois mille ans: triste avantage de la barbarie, qui n'ayant point de dégénération à éprouver, se perpétue pendant des siècles.
Ils vivent sur ces mêmes montagnes qui servirent autrefois de refuge aux Messéniens. Le seul changement que les siècles y ont produit, c'est qu'elles portent maintenant des noms de saints ; elles les doivent à de petits couvents bâtis sur leurs cimes , habités en été par quelques moines , et abandonnés en hiver.
Il fallut autrefois toute la valeur des Spartiates, pour chasser de ces lieux sauvages cette indomptable nation , irritée par ses fréquentes défaites, animée par d'implacables ressentiments et par l'horreur d'un prochain esclavage. Rappelons-nous en effet que les Messéniens , après s'être réfugiés sur ces montagnes, comme le sont aujourd'hui leurs descendants, en furent chassés, et pendant trois siècles ont erré hors de leur patrie; que ceux qui ne prirent pas cette dure résolution furent réduits en esclavages ; que ces nouveaux esclaves, encore indomptables sous le joug, saisissaient toutes les occasions de soulèvement, se réfugiaient dans les cavernes , s'emparaient à main armée des rochers inaccessibles , et mirent une fois Lacédémone ellemême en danger; que ce fut la cause et l'époque de cet affreux genre de guerre fait par les Lacédémoniens dans ces montagnes, semblable à cette chasse que les colonies européennes font aujourd'hui contre leurs nègres-marons; et qu'enfin, lorsque Lacédémone eut perdu sa puissance, les Messéniens qui avaient erré dans toute la