LIVRE XI
Grèce , et conservé dans ce long exil l'amour de la patrie et les mœurs de la liberté, furent rétablis sur ce rivage, et s'y rejoignirent aux restes infortunés de leur nation. Ainsi, la première origine des Maïnotes remonte aux ennemis conjurés de Lacédémone, et non pas à ses habitants.
Mais dans les fréquentes subversions de l'empire grec , et surtout quand les Turks eurent subjugué le Péloponèse > c'est une tradition constante dans le pays , avouée de tous les Grecs , confirmée par uue multitude d'indices , que le plus grand nombre des Lacédémoniens se retirèrent successivement dans ces montagnes. Les rochers et les cavernes r qui autrefois avaient été le rempart de leurs ennemis et le refuge de leurs esclaves, devinrent l'asile de leur propre indépendance. A cette dernière époque, les plus braves d'entre les Grecs, les plus attachés à leur liberté, ce qui restait des familles impériales de Constantinople et de Trébizonde, échappés à la fureur des Turks , se sauvèrent dans ces mêmes montagnes. Les Maïnotes se vantent même d'avoir, malgré leur pauvreté, racheté, pour d'assez riches rançons , plusieurs de ces princes d'entre les mains des pirates. On trouve donc encore au jourd'hui parmi eux presque toutes les familles qui ont occupé 4es deux trônes de la Grèce ; les Phocas, les Cantacuzènes , les Comnènes, les Lascaris, les Paléologues ; ils n'y sont conuus, il est vrai, que par des surnoms , des dénominations de parti , dont les subdivisions et les changements perpétuels causent de grandes difficultés pour distinguer les familles. Mais on remarque avec étonnement que ces familles étrangères conservent encore , après trois siècles , une physionomie différente de celle qui caractérise les originaires du pays. De ce mélange des anciens Messéniens , du reste des Spartiates , des familles les plus distinguées de la Grèce, et de toutes celles qui ont régné à Constantinople et à Trébizonde, s'est donc
formée cette petite nation connue aujourd'hui sous le nom de Maïnotes , divisée en plusieurs tribus, toujours libre dans ses montagnes, brave jusqu'à la férocité, fière de ce que le sang de tant de maisons impériales s'est confondu au sang de tous ses citoyens , plus fière encore après tant de siècles, et malgré son extrême ignorance, de s'être confondue aux descendants des Spartiates. Depuis trois siècles, et de nos jours encore , les assemblées générales de leurs vieillards ou gérontes, s'intitulent elles-mêmes dans tous leurs actes, le sénat de Lacédémone. Ce que leurs roches inexpugnables leur donnent de confiance contre les armées les plus nombreuses, ce que l'àpreté de leur vie a de véritablement mâle, ce que la liberté dont ils jouissent dans un pays pauvre et stérile leur inspire de mépris pour les richesses acquises par les autres Grecs dans l'esclavage, ce que l'habitude du péril a donuéde durété etd'audaceaux femmes même, les a rendus, sinon dignes de cette gloire, du moins dignes d'y prétendre. Des traditions vagues conservent parmi eux le souvenir d'une éternelle indépendance. Ils disent qu'ils se sont maintenus libres du temps de tous les oppresseurs de la Grèce, du temps de tous les empereurs turks, du temps même d'Alexandre, dont le souvenir, audelà de toutes leurs traditions, leur rappelle seulement un nom qu'ils ont en horreur; et ils confondent ensemble dans leur ignorance actuelle toutes ces différentes époques.
Toute leur population consiste en cent vingt bourgs ou petites villes, dont la plus considérable n'a pas plus de quatre cents feux. Quelques maisons ont des tours , des murailles crénelées et ressemblent à de petites forteresses. Ce sont les habitations des chefs. Cinq ou six forts qui bordent la côte et qui ne peuvent reeevoir de grands bâtiments, sont tellement commandes par les rochers qui les environnent, et par