LIVRE XI
des hauteurs escarpées accessibles seulement du côte des montagnes, que toute cette côte est en leur pouvoir. Les évêques, qui sont au nombre de cinq, n'exercent dans les affaires aucune autorité directe, ou qui soit attachée à leur dignité. Si quelqu'un d'eux y acquiert de l'influence, il la tient de son crédit auprès de quelque chef. Toutes leurs tribus ensemble composent environ quinze mille hommes sous les armes. Elles s'étaient réunies sous un seul chef, dans les deux premiers siècles qui suivirent la ruine de l'empire grec. Dans ces deux premiers siècles, attaqués sans relâche et sans trêve par les Turks, à qui rien ne résistait alors, et qui s'indignaient de trouver cette résistance au sein même de leur empire, ils firent cesser dans ce péril commun toutes les querelles particulières. Ils élurent pour chef général sous le nom de Protogeras, ou chef des veillards, un prince de la maison de Cbmnène, et ils sont restés plus de cent ans sous l'autorité de cette famille. Un usage immémorial et conforme aux lois militaires des Spartiates, leur défend de poursuivre l'ennemi après l'avoir mis en déroute. C'est par là qu'ils se sont préservés des perpétuelles embuscades que les Turks leur tendaient, pour les attirer hors de leurs rochers.
Les femmes accompagnaient à la guerre leurs maris et leurs enfants. Elles portaient les vivres ; elles chargeaient les fusils. Elles s'applaudissaient des blessures honorables qu'avaient reçues leurs parents les plus chers; quelques-unes se montrèrent dignes de commander à ces hommes indomptables. Aujourd'hui encore, on apporte aux mères les habits sanglants et déchirés de leurs fils tués dans un combat. Toutes les amies se rassemblent , et chantent autour de ces tristes vêtements des hvmnes de consolation et de triomphe.
Par de telles mœurs plus encore que par l'avantage de
leur situation , ils ont défendu constamment contre les armées et les flottes ottomanes, leurs défilés étroits et leur» cotes escarpées. Ils attribuent même, et nous ne le dissimulerons pas, \e nom de Maïnotcs à cette espèce de courage r porté jusqu'à la fureur, avec lequel ils ont toujours combattu pour leur liberté. Ils disent que ce nom vient du mot grecmania > qui signifie fureur ou démence, et qu'au temps de la conquête du Péloponèse, ils se défendirent contre les Turks» avec cette furie qui les rendk invincibles, mais qui parut au x autres Grecs une véritable démence ; ce qui leur fit donner cette épithète injurieuse pour eux dans la bouche de tes autres Grecs, et qu'eux au contraire ont adoptée dans, le sens qui honore leur courage. Mais si l'étymologie évidente que nous avons trouvée à leur nom a le double avantage d'expliquer pourquoi on les appelle également les Maïnotes, et surtout si elle répand le plus grand jour sur leur histoire , ou du moins sur leur origine , on nous permettra d'y insister encore. Nous citerons à ce sujet un poème épique , apporté de Grèce en Franee et conservé en» manuscrit à la bibliothèque du roi, sur la conquête du Péloponèse par les chevaliers français. Dans cet ouvrage, antérieur à l'arrivée des Turks en Europe, Fauteur se sert du nom de Maïna. Il raconte, il est vrai, qu'il fut donné par Ville-Hardouin, son héros, gentilhomme de Champagne et conquérant du Péloponèse, à une roche escarpée, sur laquelle il construisit un fort pour contenir ces peuples, après qu'ils eurent consenti à le reconaître pour seigneur ; aux mêmes conditions , ajoute le poète , qu'ils avaient précédemment exigées et obtenues des empereurs grecs. Mais observons qu'il écrivait dans la décadence entière et absolue de tous les arts, quand les Grecs eux-mêmes avaient oublié leur ancienne histoire, un siècle après l'événement qu'il a choisi pour le sujet de ses vers, et cent cinquante ans avant la con-
trviVE xi. 131
quête du Péloponèse par les Turks. On doit donc seulement inférer de cet ouvrage, avec une pleine certitude, que le nom de Maïna n'a ni l'époque, ni l'étymologie récentes que se plaisent à lui donner les naturels du pays, qu'il a précédé la conquête du Pélopouèse par les Turks, etque les Maïnotes déjà connus sous ce nom étaient libres avant cet événement et avant la retraite des Spartiates dans ces montagnes. Peut-être ai-je trop insisté sur cette discussion ; mais les plus légers fils qui peuvent attacher l'histoire moderne à celle des anciens, peuvent-ils être aperçus sans être saisis avec le plus vif intérêt?
Les Turks renonçant enfin au dessein de les subjuguer, et ne songeant plus qu'à les contenir , ont bâti sur les deux revers du promontoire de Ténare deux forteresses, aujourd'hui abandonnées et en ruine , auxquelles les voyageurs, lesmarchands, les soldats ont donné improprement le nom de châteaux du Maine , qui dans le pays même n'appartient qu'à la seule côte de Messénie.
Dix familles principales se disputent aujourd'hui la puissance. Quiconque peut faire armer un plus grand nombre de parents et d°amis, devient chef de sa tribu , et s'il le peut, chef des tribus voisines. Mais au milieu de ces divisions funestes, ils convoquent encore dans les occasions importantes, un conseil général des vieillards ou gérontes de toutes les tribus; et quiconque y a pris séance, conserve tout le reste de sa vie le titre de sénateur de Lacédémone.
Craints et détestés des autres Grecs, ils les regardent comme des esclaves et des lâches. Ceux-ci les regardent comme des brigands; ils ajoutent au nom de Maïnotes une sorte de dicton populaire, dont le sens est que, dans l'opinion générale de ces montagnards, il vaut mieux dépouiller un ami que de le laisser voler par un ennemi. Ces imputa-
tions odieuses tombent principalement sur une de leurs tribus qui, au nombre de trois mille hommes, habite le promontoire Matapan , la partie la plus âpre de ces montagnes. On les appelle les Kakavougni, c'est-à-dire les mauvais montagnards. Ces scélérats, dont la contrée s avance au milieu de la mer, et y forme un dangereux écueil , exercent une piraterie cruelle. Les navigateurs jetés sur leurs côtes, sont inhumainement dépouillés. Les autres Muïnotcs , en convenant que le simple vol ne passe dans ces montagnes que pour un jeu d'adresse , qu'il n'est réprimé par aucune punition, ni flétri par aucune infamie, se vantent de mieux connaître l'hospitalité ; et en effet, tous les infortunés qui pendant tes dévastations occasionnées en M orée par l'expédition des Russes, ont cherché asile dans ces rochers , y ont trouvé sûreté pour leurs personnes et pour leurs biens. Mais il se vantent plus encore de venger avec une rigueur excessive sur les villes voisines de leurs montagnes, les plus légères injures faites à ceux de leurs compatriotes que la nécessité de leurs affaires y conduit. C'est ainsi qu'ils se lavent des reproches que leur font les autres Grecs; c'est ainsi qu'ils prétendent se faire respecter dans toute la presqu'île.
VIH. Intrigues de Papaz-Ogli chez les Maïnotes, et origine de
la maison de Mhlicis.
Papaz-Ogli s'était rendu parmi ces montagnards dans l'année 17(>6, après s'y être fait annoncer, comme nous l'avons dit, par deux émissaires. Il avait pris terre à Porto- Bétylo, résidence du capitaine le plus redouté. Plusieurs mois de séjour dans la maison de ce chef le mirent à portée de bien connaître ces peuples. Il leur répétait en toute occa-